Kanye West « The Life of Pablo » @@@½


Je veux vous parler du plus grand artiste rap de tous les temps, d’un album magnifique, de l’oeuvre de toute une vie, le pinacle d’une carrière, l’achèvement ultime après la construction d’une famille avec une femme vertueuse, de quelque chose d’absolument grandiose, qui fait battre notre coeur.
Ce n’est pas du tout l’objet de cette chronique.
Non en vrai, je vais plutôt parler d’un album conçu dans la précipitation dont on pouvait suivre les étapes de ce puzzle comme un programme de Twitter-réalité, et dont l’auteur est un homme avec un immense trou noir entre les fesses et un melon capable de provoquer une éclipse solaire, tout ça pour au final faire la quête pour les Illuminatis.

Le processus créatif de So Help Me God (le nom que l’album avait au stade embryonnaire) a été laborieux. Des morceaux testés dans les clubs (sans écho) ou lors de ses défilés (d’oripeaux), une performance de feu pour « All Day » tombé à plat avec sa version CDQ… Dur de trouver un espace de paix et de liberté quand on est un esprit tourmenté perdu au milieu d’une famille dysfonctionnelle de frères et soeurs envoyés du Malin. C’est tellement compliqué  dans sa tête, et moi, je ne sais même pas par où commencer avec tout ce bordel, donc autant dire ce qui me sort par la tête sans appuyer sur la touche ←.
Les trois semaines qui ont précédé a sortie de… SWISH (tiens ça commence bien), Twitter a été le théâtre d’un spectacle aussi divertissant qu’affligeant, créant l’excitation comme l’inquiétude en quelques secondes seulement. Comme une demande en mariage qui tourne en catastrophe nationale, vous voyez le truc. Pour résumer ce qui a provoqué cet épuisant ascenseur émotionnel : des titres figurant un menu modifiable à volonté plein de gribouillis, des tweets agitateurs et invraisemblables (« Bill Cosby est innocent », « Wiz Khalifa je suis ton OG », « je veux veux être styliste chez Emmaus, pardon, Hermès »), des photos en studio et du tricot. Pour stimuler son processus créatif, Yeezy s’est fixé une deadline très short, le 11 Février. Avec un compte un rebours pour stimuler notre attente. SUMSPEMSE! Des millions d’ongles ont été rongés en se demandant de quoi WAVES retournera. Oui entre temps le nom a encore changé, d’où la friction avec Wiz qui a questionné la légitimité d’un tel intitulé vis-à-vis de Max B. Là je ne vous apprends rien non plus. Ah, on nous dit dans l’oreillette que l’album a encore changé de nom, caché derrière les 4 lettres TLOP.
Donc nous y sommes, ce fameux jeudi 11 Février 2016, à attendre le tombé de rideaux au Madison Square Garden rempli comme pour un match Bastia-Angers, soit dans une salle de cinéma (moyennant 15€ en moyenne) ou confortablement installé chez soi sur le live-stream Tidal qui buffait comme une connexion 56k. Ou peut-être devant une série sur Arté si vous n’en aviez rien à branler, ou au lit avec un bon livre, il y aura des résumés le lendemain matin. Sans vouloir minimiser cette grand-messe, il s’agissait en réalité d’un méga-mix entre défilé de mode et une séance d’écoute (traditionnellement réservée aux journalistes) en version live et d’envergure mondiale. Quelle hystérie collective pour un album qui n’était -hahaha- même pas encore -hahahahaha- achevé – HAHAHAHA. Rire jaune. C’est reparti pour occuper l’espace sur Twitter pendant que le pauvre (et génial) Mike Dean se tape le mixage de The Life of Pablo (STOP C’EST BON ON Y TOUCHE PLUS AU TITRE) deux jours durant. Tant pis pour la pochette, on va la faire en quelques clicks avec Paint. Par contre la trackliste se rallonge de manière conséquente, passant de 10 à 18 morceaux. Multiplier ce nombre par 4 et vous approximez le total du personnel qui ont travaillé sur ce septième opus. Plus important : on a retrouvé Frank Ocean, il est sur la xxxe version de « Wolves« , tout à la fin, virant au passage Sia et Vic Mensa sur l’edit de l’album.
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L’album est diffusé sur Tidal le jour de la St Valentin, on s’en serait douté. Et sur Rapgodfathers et Cie, j’entends déjà les trois mamies de la pub Tipiak crier dans ma tête. Tidal réalise une impressionnante offensive ce début d’année. L’obtention des exclusivités pour  Lil Wayne (avec le Free Weezy Album) et de Prince (pour son nouvel album ainsi que sa discographie toute entière) a été tièdement accueillis et n’ont pas suffit à calmer les colonnes qui annonçaient la fin de la plateforme de Jay-Z. Alors là, en deux semaines seulement, il a lancé la machine de guerre avec ANTI de Rihanna, le nouveau single de Beyoncé et puis Kanye West. Venez vous abonner dessus, vous verrez, enfin, écouterez; sinon tant pis, vous n’êtes pas hype.
Punaise mais cette chronique je n’en vois pas la fin, alors on va éviter de trop rentrer dans les détails, comme la liste d’innombrables producteurs qui ont chacun créé un bruit, de yes-men ou de featurings qui ont sorti trois phrases. Comment est-ce qu’on peut percevoir The Life of Pablo? Personnellement, je dirai comme un tableau inachevé dessiné dans la spontanéité, ressemblant vaguement à un Picasso tiens dans sa période géométrique, un étrange puzzle de pièces de petites et bonnes tailles, représentant une licorne ailée, entourée de femmes à poil baisant avec des apôtres tout moches. Tiens ça ressemble à My Beautiful Dark Twisted Fantasy ce que je dis, sauf qu’il y a une licorne cubique au milieu. Concrètement, cet « album of the life » est à l’image de ses collections de vêtements : un rapiéçage des trucs usagés et tadam « regardez c’est génial, et si vous aimez pas, c’est que vous captez rien à l’art ». Des petites bonnes idées mises bout à bout, avec un recourt sampling (AMEN). Pas de quoi stresser, ni de quoi s’affoler non plus. C’était mon avis à chaud, après une seule écoute. Voilà, on reviendra dessus plus tard après que tout le monde ait donné son avis.
Maintenant, on reprend du recul, en gardant à l’esprit que : ce n’est qu’un disque, un album de musique, pas l’objet d’une offrande d’un gourou pour le commun des hipsters. C’est loin d’être un projet faramineux ou osé, The Life of Pablo est plus modeste qu’on l’imaginait. Tout le secret se trouve dans l’assemblage d’éléments de toutes sortes. D’accord, « Ultralight Beam » donne envie de crier « Alleluia« . C’est du gospel, merveilleusement bien arrangé, avec un petit mot doux de Kanye pour les victimes des attentats de Paris (merci, sincèrement), avec Kelly Price, Kirk Frankin et un très bon couplet de Chance the Rapper qui place « good ass job » (qui devait être le nom du quatrième album de Kanye, puis en fait non). Oui, il l’a dit, c’est vrai, il y a du gospel sur ce disque, sur « Father Stretch My Hands pt 1 » et le début de « pt2« , « Low Lights » (qui utilise un a cappela des Kings of Tomorrow), « High Lights » ou encore mélangé à de la trap sur « Waves » (avec Chris Brown). Oui il y a des beats traps sur cet album, et même des artistes trap, comme Young Thug et le nouveau signature de GOOD Music Desiigner qui est un copycat de Future (présents tous les deux sur les titres que je viens de citer). Des « lights » partout, après « Flashing Lights« , « All of the Lights« … Kanye envoie des sons de lumière. Il devrait designer des luminaires si ça lui plaît tant.
Comme Mr West a prévenu sur Twitter avec une photo de MPC, le sampling a une place importante sur TLOP, il y en a des tonnes, autant que de producteurs comme le montre les crédits sur cette page www.kanyewest.com/credits (énumérés dans les tags en bas de page). Les featurings ne sont pas si nombreux, si on fait abstraction des ghostwriters (Pusha, T, Cy Hi tha Prynce…). Ça fait son effet sur « Famous » (co-produit par Havoc des Mobb Deep avec Rihanna et Swizz Beatz qui arrête pas de jurer à chaque fois qu’il entend Kanye profaner), « Feedback » avec son effet larsen, ou bien « No More Parties in LA » grâce à Madlib. Oh, et il sample le standard  house music « Deep Inside » de Hardrive sur « Fade » (avec Ty Dolla $ign et l’auteur de « White Iverson » Post Malone). Bien trouvé aussi ce loop de Goldfrapp sur « Freestyle 4« ! Mais à trop coller des bouts d’instrumentaux, cela gâche le plaisir (comme sur « Father Stretch my Hand pt.2« ), déjà que certaines pistes ne dépassent pas trois minutes. Décousu, sans transition, on passe d’une pièce à l’autre et oh, au fait vos avez vu qu’il n’y avait pas Q-Tip ni Pusha-T ni Jay-Z de crédités, ni Bon Iver? NI TRAVIS SCOTT, ni A$AP Rocky, ni Tyler :((( C’est relativement agaçant de sauter du coq à l’âne. Peut-être y a-t-il un souci de ne rien gâcher de ce qu’il a pu concevoir en vrac au milieu de cette expérience live.
Les collaborateurs sont traités comme ses samples : par de  petites ou moyennes quantités. Quand Kanye a besoin d’une pièce, aussi minuscule soit-elle pourvu qu’elle soit un minimum utile, il prend ce qu’il y a à la pointe, comme en Formule 1. Swizz Beatz, Kelly Price, El DeBarge, Metro Boomin,… il dérange Andre 3000 au téléphone durant l’interminable ad-lib de « 30 Hours« . Sérieusement, les deux premières minutes de ce superbe titre suffisaient largement cette fois, le reste on s’en fout un peu. French Montana appelle son pote Max B en prison sur l’interlude « Silver Surfer« , pour faire un pied de nez à Wiz? Tout ce beau monde rassemblé, c’est beau en effet, « the world united of Kanye », ou « for Kanye ». Je poursuis. Ty Dolla $ign rejoint Ye sur (le titre un brin faux-cul) « Real Friends » et Kendrick Lamar brûle l’instru de « No More Parties in LA« . Mauvaise idée de passer après Kendrick, mais le point positif est que Kanye a pondu le meilleur couplet de TLOP à mon humble avis.
Si on fait abstraction de ses grands élans de bons sentiments et ses textes nombrilistes (« FML » en mariage avec The Weeknd), il ne raconte plus grand chose. Encore moins lorsqu’il se répète comme sur « Wolves » parce attention oh lala il balance des rimes trop fortes. On dirait Mike Jones (qui?). Et quand il ne raconte pas grand chose, il peut se montrer particulièrement offensif, avec l’orgueil gargantuesque qui le caractérise. Sur « Facts » (avec ce clin d’oeil à « Jumpman » de Future et Drake), Yeezy s’en prend aux détracteurs, Jimmy Fallon, Nike… Avant ça, il égratigne Ray-J (l’ex qui a révélé KK sur Youporn), Taylor Swift, les bloggeurs… Quoi, il fallait bien le remplir ce disque, avec de l’auto-tune, avec ce que le peuple veut, du sensas’, de la provoc’, de l’encre gribouillée qui en fait couler,  qui fait tweeter, des lyrics qui font dire « hanlala t’as vu ce qu’il a dit sur machin » et font tomber les fuckboys dans les pommes, n’importe quoi pourvu qu’on le remarque. Avec une arrogance jamais vue encore. Certains diront que c’est sa sensibilité, argument valable. D’un autre côté, on saisit mieux pourquoi il a rajouté huit titres au dernier moment, sinon Life of Pablo aurait semblé bien vide lyricalement parlant.
Pendant plusieurs jours, on ne pouvait plus remonter sa TL en faisant caca sans tomber sur un tweet à lui ou un truc en rapport à son actu. Pareil sur TLOP, en moins tapageur. Kanye s’impose sans demander notre avis, passe au forcing pour exister. C’est sans doute son plus grand talent, cette forme d’auto-persuasion d’être un Dieu de la pop culture qui fait l’amour à son reflet  (c’est comme ça qu’est probablement née sa bipolarité mais je dis ça je ne suis pas psy). Pas étonnant qu’il possède le syndrome Alain Delon sur le sketche « I Love Kanye« . C’est l’image qu’il se donne et qu’il renvoie, et ceux qui l’aiment le suivent comme tels des mout… -euh, je vais aller trop loin- bref, on parle d’un type porteur d’une vision et d’une volonté à toute épreuve qui changera nos habitudes, à commencer par nous contraindre à nous abonner sur Tidal.
Drôle de manière de marketer son album après autant de tapage, surtout de la part d’un artiste qui veut être maître de son oeuvre (ce qui est parfaitement légitime), loin des majors, des directeurs artistiques, etc… Au point de livrer une version non-définitive (les passages de Vic Mensa et Sia ont été récupéré de la corbeille de son ordinateur portable), sans aucun vrai single. Le paradoxe Kanye. T T T, ce n’est pas comme ça qu’il effacer un compte à 8 chiffres dans le négatif. Quitte à être pauvre, il a déjà des vêtements de charclo dans les placards.
The Life of Pablo ne sera ni dans les bacs, ni sur iTunes, ni dans les charts, mais il peut encore compter sur sa certification « téléchargement illégal de platine » pour avoir un Grammy, une de ses grandes obsessions. Préparez vos popcorns pour la cérémonie de 2017, d’autant plus qu’il a annoncé au moment où j’ai commencé cette chronique un autre album pour cet été.
Update 1er Avril 2016
Après avoir révélé les chiffres de 250 millions d’écoute en streaming d’une version non-finalisée sur Tidal, Kanye a finalement levé l’exclusivité et autorisé le streaming de la version 1.3 de The Life of Pablo. Non ce n’est pas un poisson d’Avril. Entre temps j’ai revu la note à la baisse d’un demi-point pour des raisons purement subjectives. Bah ouais, c’est ma chronique, j’écris ce que je veux, je note comme je veux cette mi-supercherie, mi-grand album.
Jouons au jeu des sept différences… à condition d’avoir l’ouïe fine. Le premier point facile à voir était la dissociation du passage de Frank Ocean sur « Wolves« , qui finalement est de retour dans sa version presque originale avec l’artiste pop Sia et le rappeur Vic Mensa. « Tout ça pour ça » j’ai envie de dire. Globalement, l’album sonne un poil mieux, certaines parties de chansons sont plus audibles, d’autres peaufinées, les détails sont parfois microscopiques mais perceptibles. Comme quoi, en réglant ça et là quelques volumes de pistes… Quant au concept d’un album en constante évolution, que Kanye cherche à maîtriser son oeuvre est louable (le rêve de tout artiste non?), toutefois, stop de prendre les auditeurs pour des jambons.

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