Talib Kweli « Ear Drum » @@@@½


Suite à un piratage prématuré, Beautiful Struggle a été accouché dans la douleur par césarienne, des lésions qui ont laissé pas mal de handicaps à sa naissance, notamment un choix stylistique hasardeux qui amorçait une lourde transition entre underground et mainstream. Une période inconfortable pour Talib Kweli et un accueil mitigé qui a provoqué son départ de Rawkus, posant le point-virgule d’une glorieuse décennie pour le prestigieux label. Désormais libéré de toutes contraintes, Talib devient entrepreneur et fonde en 2005 sa propre écurie Blacksmith Ent, en licence sur la major Warner Music. Le commencement de nouvelles aventures pour le MC de Brooklyn, et pour le public l’attente d’un digne filiation à Kwality.

Eté 2006, « Listen !!! » vient recréer l’émerveillement, avec cette fraîcheur renouvelée à laquelle Talib Kweli nous a habitué à ses débuts. Un bon pressentiment pour Ear Drum, son troisième opus. L’image de l’oreille et de la percussion associés ensemble donne un sens plus fort à l’appareil auditif, un tympan bien choyé à juste titre par ce premier extrait. Une sortie qui ne cessait de nous faire languir, tant par la beauté des extraits comme « More Or Less » (avec un superbe refrain du chanteur Dion) que par la date maintes fois repoussée. Les retrouvailles avec son producteur de longue date Hi-Tek montrent une fois de plus que la formation des Reflection Eternal est plus que jamais d’actualité et en constante évolution. Le clip réalisé pour cette chanson est tout autant somptueux, une réussite d’imagerie graphique, un régal pour les rétines. Il tardait vraiment d’écouter les premières secondes de Ear Drum. Sans introduction inutile, une petite présentation ouvre sur « Everything Man », servi par une production de Madlib, subtilement jazz/soul comme à l’accoutumée. À croire que les deux protagonistes avaient gardé leur caviar pour cet album, des réalisations autrement plus abouties sur leur EP Liberation : sur « Eat To Live », Talib Kweli se met dans la peau d’un parent pauvre qui subvient difficilement aux besoins de sa famille, tandis que « Soon A New Day » cadre une romance nocturne en compagnie de la douce Norah Jones. Entre ces sons deux madlibiens, Kanye West fait une incursion avec le smooth « In The Mood », sur un sample de monsieur Roy Ayers plus vrai que nature.

Les teintes des productions restent les mêmes, quoique plus marquées, c’est-à-dire des ambiances jazzys, soulfuls et gospel. En parlant de gospel, Just Blaze n’a pas lésiné sur les moyens pour « Hostile Gospel pt. 1 (Deliver Us) », la mélodie de piano est parfaite, une production dantesque et volumineuse grâce aux chœurs qui couvrent la prière de Talib Kweli. « Holy Moly » (prod. Pete Rock) et « Give’em Hell » feat Lyfe Jennings (prod. Terrace Martin & Battlecat) continuent dans ces perspectives. Un gratin d’invités prestigieux venant de tous les horizons ont été conviés sur ce projet d’envergure comme vous avez pu déjà le remarquer. Parmi eux, les légendes sudistes des UGK viennent s’échanger de chaleureuses politesses avec un Talib au phrasé vitaminé sur « Country Cousins » (feat Raheem DeVaughn), livrant tour à tour leur liste de MCs préférés. L’instru joue d’ailleurs la carte de la nostalgie, avec des airs qui rappellent beaucoup les Earth Wind & Fire. Pour rester avec les monstres sacrés, Pete Rock livre un second instru enjoué pour « Stay Around » et KRS-One vient confronter sa puissance vocale au flow technique de Kweli sur un presque « Perfect Beat » de Swift D. Hip Hop et Nusoul en harmonie, c’est sur « Oh My Stars » que ça se passe, grâce à la magie du trio Talib/Musiq Soulchild/DJ Khalil. Quant à Will.i.am, le hip-hopeur polyvalent nous fait plaisir en participant à l’album (prod et refrain) avec « Say Something », une belle passe d’arme entre le BKMC et sa protégée Jean Grae (sur un beat lourd en basse qui rappelle un peu « Quiet Storm » des Mobb Deep). Pour ce qui est de « Hot Thing », c’est clairement le type de morceau estival idéal, bien tranquille à s’écouter fenêtre ouverte en fin d’après-midi, en cabriolet, en bonne compagnie… En guise d’outro, le « Space Fruit » des Sa-Ra pour faire perdurer un peu l’ambiance avec des percus latinos.

« Listen !!! » est l’alpha et le oméga : le morceau par où les choses commencé et qui achève symboliquement ce Ear Drum. Enfin presque, trois bonus tracks récompensent les acheteurs les plus réactifs. Entre autres, « Go With Us » avec les Strong Arm Steady et la suite « Hostile Gospel pt. 2 (Deliver Me) » mis en valeur par le prêcheur Sizzla. La surprise vient du dernier morceau, « The Nature », avec une collaboration qui pour beaucoup peut paraître contre-nature, puisque Justin Timberlake vient non seulement en tant que featuring de luxe mais produit la chanson. Le résultat rassure immédiatement, un morceau tranquille et posé qui appelle à la paix et un retour aux vraies choses.

À 30 ans, Talib Kweli a atteint cette maturité artistique avec ce grand album qu’est Ear Drum. Certes, il garde cette image d’animateur social, de MC conscient et engagé, ce flow fluide caractéristique et des rimes à tout bout de champs, mais l’évolution s’est surtout faite au niveau de la forme. On sent qu’il a réussi à obtenir l’album désiré, un travail de longue haleine pour arriver à dénicher des productions qui lui ressemblent, conviennent et parfont son style. Ear Drum était son souhait, et le nôtre.

(chronique écrite le 31 Aout 2007 sur Rap2K.com)

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