Eminem « The Marshall Mathers LP 2 » @@@


Est-ce que vous entendez la ritournelle « guess who’s back? » Hé oui, encore lui, Eminem est de retour, pour la sixième fois au moins. On se serait un peu douté, il y a eu des signes avant-coureurs : une casquette flanquée de son E inversé sur laquelle étaient cousues les dates de sortie de ses albums dont 2013 et des concerts partout dans le monde, avec cette escale immanquable au Stade de France.

L’annonce de l’album n’a pas tardé : ce sera Marshal Mathers LP 2.

La stupéfaction se mêlait au doute, car on devine derrière cet intitulé un prétexte marketing, sans aucune demi-mesure : on observe sur la pochette la maison d’enfance du rappeur de Detroit. Ce dernier a même retrouvé sa blondeur d’antan, alors qu’il avait déclaré lors de la sortie de Recovery, son précédent album, qu’il ne souhaitait plus se faire de teinture car cela lui rappelait cette mauvaise période quand il avait le cerveau sur les drogues. Interscope a mis le paquet pour mener une campagne médiatique intense : plateaux et spots télés, interviews,… Les récompenses pleuvent un peu partout : YouTube Music Awards, MTV EMA Music Awards… Un retour en grâce.

Mais laissons de côté un instant tout ce battage pour prendre du recul et se focaliser sur cette suite de Marshall Mathers LP. Parce que dans le fond, on a eu raison d’être méfiant.

De rapstar à popstar

Le pop et le rock ont depuis longtemps fait partie intégrante de l’ADN musical d’Eminem. Ces gènes se sont d’autant plus exprimés que les neurones du rappeur sont devenus ‘clean’ de toutes substances avec Recovery. Sur cet opus la balance a sévèrement penché de ‘rap’ à ‘pop/rock’, et depuis, cette inflexion a affecté l’orientation stylistique de toutes les sorties de son label Shady Records sans exception : l’EP commun Bad Meets Evil, l’album des Slaughterhouse et Radioactive de Yelawolf. Le single hip-hop « Berzerk » n’était qu’un trompe-oreilles, Marshall Marthers LP 2 continue dans cette direction tout-public qui hérisse les poils des fesses : beaucoup de refrains chantés par des inconnues (Liz Rodrigues, Polina…), sa protégée Skylar Grey comme la star mondiale Rihanna, comme si leur précédent duo « The Way You Lie » n’avait pas suffit à nous martyriser. Triste de voir qu’après avoir longtemps vomi sur les chanteuses de variété, Em’ a retourné sa veste. Dire qu’il avait déjà réalisé le crossover rap-pop ultime avec « Stan« , grâce à qui a été révélée Dido sur Marshall Mathers LP « 1 »…

Eminem s’est peu à peu mué en icône de la pop culture, chez laquelle demeure toujours une part d’ombre.

Pour maintenir l’accord entre rap, pop et rock, le rappeur de 8 Mile a fait appel aux services du co-fondateur de Def Jam Rick Rubin, l’homme qui a lancé les Beastie Boys et travaillé avec des Jay-Z, Linkin Park, les Red Hot Chili Peppers ou plus récemment Kanye West sur Yeezus. C’est ce gourou de la musique qui a réalisé le single « Berzerk« , déterrant un artefact des Beastie Boys, le genre que les pseudo-connaisseurs en herbe reconnaîtront en disant « tiens ça c’est du vrai hip-hop ». On n’ira pas jusqu’à dire qu’Em essaie de nous gruger, « Rap God » est une démonstration convaincante de son talent et de son amour pour la musique rap (faisant un nombre incroyable de clins d’oeil à tout un tas d’illustres rappeurs), si on fait abstraction de l’instru insipide de DVLP. Sans temps mort, avec un refrain réduit à une simple expression, avec un débit en mode turbo, il prouve avec virtuosité qu’il possède encore de beaux restes en terme de emceeing pur, conservant son flow d’ancien malade et des lyrics d’une complexité incroyable. Un titan à l’âme de jeune b-boy.

Mais il faut se faire une raison: Eminem a définitivement laissé ses pires démons à l’asile sur Relapse, ce qui restera pour bon nombre d’entre nous son dernier album défendable. En devenant plus… « sain d’esprit », il s’est mué peu à peu en véritable icône de la pop culture, chez laquelle demeure toujours cette part d’ombre. Ironiquement, il deviendrait presque l’ombre de lui-même, se forçant à la provocation pour rappeler qui il était comme sur « Asshole« . Marshall s’étonnerait presque d’être méchant et vulgaire mais apparemment il a l’air de prendre du plaisir. Ceci étant, il est surtout devenu un glouton de productions grossièrement crossover dont on voit parfois les cinq minutes passer péniblement.

Qu’en est-il de la filiation avec Marshall Mathers LP ?

On rembobine pour revenir treize ans en arrière. L’image qu’on avait d’Eminem a/k/a Slim Shady en l’an 2000, c’était ce blanc-bec peroxydé fou dans sa tête et imprévisiblement impitoyable avec les bien-pensants et VIP, le rappeur controversé et irrécupérable aux millions de CDs vendus, celui qui squattait nos playlists sur Napster durant nos années étudiantes… Suivant la double explosion nucléaire The Slim Shady LP et 2001 de son mentor Dr Dre, son grand succès planétaire et classique Marshall Mathers LP premier du nom, (MMLP pour les intimes), a été mis en orbite en deux phases avec les singles que tout le monde connaît : « The Real Slim Shady » pour le décollage puis « Stan » pour la satellisation, qui lui ont permis dans un premier temps de lever une armée de fans (qu’on appellera après des ‘stans’) et ensuite de briser les frontières avec le grand public au sens large tout en obtenant les grâces des critiques.

Sur ce MMLP2, c’est le monde à l’envers. Par exemple, il s’excuse auprès de sa mère sur « Headlights« … ! Certes il a passé un cap de maturité avec celui de la quarantaine, toutefois la comparaison avec « Cleanin’ Out My Closet » s’impose fatalement, c’en est quasi l’opposé. Il hurlait qu’il voulait tuer Kim sa compagne? Ici il avoue que grâce à elle, il est devenu « Stronger That I Was » (fragilité inside?). Il parlait de la drogue, maintenant il est « sain d’esprit ». Et les featurings phénoménaux qui parsemaient MMLP – on repense au mythique « Bitch Please part 2 » avec Xzibit, Snoop et Nate Dogg (RIP) ? Aucune trace de ses potes de Detroit, les D-12, Royce ou même de ses signatures les Slaughterhouse et Yelawolf. Seul son jeune collègue Kendrick Lamar est de la partie, sur un track qui plus n,’est pas produite par Dr Dre. Et d’ailleurs que fait ce bon vieux docteur ? ça avance Detox? Parce qu’à part mixer un ou deux morceaux, on l’aperçoit nulle part. Dire qu’il était l’architecte derrière MMLP

Ce monstre, le Slim Shady, s’est presque totalement évaporé.

Il arrive toutefois de retrouver cette vieille branche d’Eminem, quand il reprend la suite de « Stan » pendant quelques rimes à la fin de la première partie de « Bad Guy » (produite par S1). « So Much Better » est une production typique de sa facette producteur, d’ailleurs son associé Luis Resto est toujours à ses côtés. Son humour gris foncé (qui a dit noir?) est sur « Brainless« , « So Far » avec un joli rot « fuck swag » (la touche rap/rock de Rick Rubin fait aussi la différence) et « Love Game » avec Kendrick Lamar. Si on retire ces trois chansons et « Rhyme or Reason » (où apparaît son double maléfique sur le 3e verset), MMLP2 a 0% de fun. On se coltinerait les morceaux radio comme « Survival » (prod DJ Khalil) et « The Monster » avec Riri qui nous terrorise plus que le texte. Ce monstre, le Slim Shady, s’est presque totalement évaporé. Où est cet individu incontrôlable et déséquilibré qui égratignait les stars et personnalités influentes ? Ici il se frotte légèrement à Lady Gaga ou Justin Bieber (des cibles assez faciles vous en conviendrez).

Le souvenir impérissable de Marshall Mathers LP demeure encore très vivace dès qu’on réécoute ce chef d’oeuvre. Être nostalgique de cette époque n’est pas un mal et il paraît normal d’être triste en voyant que l’une des idoles de notre jeunesse ne vieillit pas comme on l’entend… Mais ça, tout dépend du point de vue. Voir qu’un de ses artistes préférés fait plus attention à sa santé est positif et qu’il opte pour des choix artistiques moins risqués pour sa carrière est parfaitement compréhensible. A l’inverse, s’il avait continué de se droguer et d’être un individu au comportement irresponsable à cet âge, ne le lui aurait-on pas reproché? De plus, qu’il ait gardé un tel niveau de notoriété après presque quinze ans dans l’industrie de la musique mérite aussi les plus humbles félicitations. Quel autre rappeur peut se targuer d’avoir pu associer un tel succès et une telle longévité : Jay-Z, et?

Reste qu’on peut naturellement remettre en cause très sérieusement la légitimité de cette suite qui s’inscrit plutôt dans la continuité de Recovery . Blâmez les choix artistiques de l’auteur et ses producteurs, blâmez la puissance marketing d’Interscope.

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