De 1995 à 2000, Jay Dee s’est solidement construit un nom dans le milieu rap, de groupes en mouvances et inversement. Jeune beatmaker au potentiel exponentiel, il intègre The Ummah, le pool de production de Native Tongues composé de Ali Shaheed Muhammad et Q-Tip, et produit avec eux Beat, Rhymes & Life et The Love Movement des Tribe Called Quest. Entre deux, il vole à l’autre bout des Etats-Unis pour produire des instrus pour Labcabincalifornia des californiens The Pharcyde, comme le mythique « Drop », il signe l’anthologie « Stake Is High » des De La Soul, co-produit Amplified de l’ami Tip et lance son groupe Slum Village, reçu par d’excellentes critiques pour Fan-Tas-Tic Vol.2. Jay Dee aka J Dilla devient un pilier du mouvement Soulquarian et conçoit une partie d’un des chefs d’œuvre de Common, Like Water For Chocolate.
Que manquait-il à son tableau de chasse : un album solo. Au départ, il partait de l’idée de confectionner un LP de breakbeats, mais BBE Records lui donne carte blanche pour réaliser son album et ça a donné cette pièce de collection qu’est Welcome 2 Detroit. Jay Dee y étale tout son savoir-faire de producteur dans cette œuvre ressemblant davantage à un exercice de style personnel totalement libre, qui a notamment permis de révéler son entourage d’artistes aujourd’hui incontournables de la scène hip-hop/nusoul de Detroit, comme Phat Kat, les Frank-N-Dank, Elzhi et Dwele.
Welcome 2 Detroit est un peu un recueil où l’on peut trouver toutes sortes de matériel, de trucs anecdotiques et de surprises. Un vrai bazar. Dilla y a par exemple glissé des instrus inachevés comme « Y’all Ain’t Ready » réalisé artisanalement avec sa SP 1200 et un vieux clavier RMI, reinterprété le célèbre « Brazilian Groove » des Earth Wind & Fire dans sa version instrumental avec de vrais instrumentaux… Tout est question d’instrumentations, d’instruments, d’instrumentaux.
Et quand on entend Jay Dee rapper, on a l’impression que les enceintes dégagent de la fumée de blunts. Il aime bien qualifier certains de ses beats undergrounds de « rugged and raw », du son brut et épuré comme c’est le cas de « Give It Up » et « Beej-N-Dem pt 2 » (feat Beej), le pt1 original n’ayant pu jamais être édité car le sample n’a pas été ‘clearé’. Parmi les autres purs sons typiques de J Dilla, figurent entre autre « It’s Like That » annonçant la première apparition de Ta’Raach (sous son ancien pseudo Lacks) et « Come Get It », qui a exposé Elzhi au grand jour. Une sorte de passage de témoin que de voir Elzhi sur ce disque, car c’est lui qui est devenu le troisième homme des Slum Village en remplacement de Jay Dee, dès Trinity. Les Frank-N-Dank font leur première apparition officielle sur « Pause » et Phat Kat en featuring sur « Featuring Phat Kat ». C’est comme le Port-Salut, c’est marqué dessus.
J’ai évoqué plus haut la reprise des EW&F, ce n’est pas la seule. On compte le « Think Twice » de Donald Byrd en mode Nusoul, avec Dwele aux Rhodes, aux cuivres et surtout au chant. Jay Dee aime beaucoup les influences jazz latino, il ne s’en cache pas, bien au contraire, il rend hommage à sa façon à Sergio Mendes en lui dédiant le « Rico Suave Bossa Nova ». Mais ce qui en a impressionné beaucoup à l’époque, c’est qu’il, en plus d’être capable de sortir de son registre et s’essayer dans divers styles avec brio, c’est sa versatilité, capable de faire le grand écart entre le tribal « African Rhythms » et l’électronique « BBE (Big Booty Express) », conçu à partir d’un 909, Triton et oscillateur.
Un détail qui peut étonner également, c’est que Jay Dee n’est pas l’unique producteur présent sur ce projet. Il est assisté par deux fois par Karriem Riggins, la première sur « The Clapper » et la seconde sur l’instru bossa nova joué en live. J’ai probablement oublié de dire plein de trucs au sujet de ce disque, comme Jay Dee a oublié quelques noms sur sa dédi « One ».
Il n’y a pas matière à définir concrètement Welcome 2 Detroit, c’est comme un état d’esprit, une vibe changeante, un trip hip-hop. Comme scande Jay Dee sur « Come Get It » : « This is for y’all my street niggaz ! Feel it, bounce ! » Tout tient en une phrase. Et ne me demandez pas comment je suis au courant de tout ça, les informations sur les titres sont décrits dans le livret par Jay Dee lui-même.


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