Il est partout, PARTOUT je vous dis, c’est à en devenir dingue : sur la majeure partie des sorties rap/r&b du moment, sur MTV, sur toutes les lèvres, en tournée promotionnelle,… Lil Wayne, Lil Wayne et encore Lil Wayne. Impossible de le louper, il était même sur l’album des Little Brother ! En deux ans seulement, il a cumulé un nombre incalculable d’apparitions, à tel point qu’il serait plus facile de faire la liste des artistes avec qui il n’a pas encore livré un couplet express par email. Alors que son entourage s’inquiète sur sa consommation personnelle de syrup (voir mon article « ce sirop qui empoisonne le rap »), le public rap doit subir sa boulimie de featurings. Boulimie effectivement car il a les yeux plus gros que le ventre à trop vouloir manger des instrus, et du coup ses couplets sont parfois indigestes, pire, à gerber selon moi. Est-ce que cette omniprésence dans le rap game fait de lui le ‘monsieur featuring’ du moment ? De mon côté, mon vote va pour Andre 3000, plus rare mais pas moins inspiré.
Tout ça pour dire que je ne me laisserai pas porter par le flot d’éloges incompréhensibles d’une presse musicale non-hip-hop (comme ce titre de MC le plus hot en 2007 largement contestable décerné par MTV) qui lui ont dessiné en quelques mois un buzz considérable. Pendant que ces mêmes journalistes créaient l’événement en annonçant Tha Carter III comme l’album rap US de l’année quitte à nous faire miroiter un classique avant l’heure, Wayne s’est comme enivré par l’odeur de la gloire et de l’adoration qui fait pousser les ailes et se sentir faire capable de tout. Et naturellement, les gens le trouvent incroyable parce qu’il se trouve lui-même incroyable et tout ce qu’il fait (comme jouer de la guitare électrique et rapper n’importe comment) est parfaitement génial. Une vraie rock star ce Weezy. OK, et moi je suis Philippe Manœuvre (sans les lunettes de soleil). Sans vouloir passer pour la personne qui crache systématiquement sur ce qui court plus vite que la musique, je tiens juste à faire savoir que Lil Wayne est effectivement devenu le rappeur au top : au top des MCs les plus surestimés (égalité avec 50 Cent), dans le top5 des pochettes les plus moches de l’année, etc…Bref, sans plus perdre de temps à décrire le phénomène qui l’entoure, voici mon verdict sur Tha Carter III.
Malgré tout, j’étais curieux d’écouter son premier single officiel, reste à savoir lequel allait finalement être choisi. Car entre tous les morceaux qui ont fini sur mixtapes, les reports de date de sortie, les changements de singles chaque semaine,… j’ai fini par jeter l’éponge. Il ne faut pas confondre perfectionnisme et indécision. Et quand, enfin, « Lollipop » feat Static (paix à son âme) s’est mis à circuler, ma réaction fut circonspecte : « C’est quoi cette daube ? ». J’ai beau chercher quelque chose de bien dessus, rien n’y faisait. Peut-être qu’en l’écoutant parmi les autres titres de l’album, ça passera mieux. Ensuite, il y a eu « A Millie » où je reconnais direct le beat de Bangladesh par ces grosses basses bien lourdes. Par contre le « a millie-a millie-a millie-a millie-a millie » incessant en fond, c’est insoutenable mais on finit par s’y faire au bout du compte. Avec tous ces éléments, je me suis mis à prédire ça et là que ce 3e volet atteindrait le ‘nawakisme’ absolu. Mon a priori s’est confirmé à l’écoute du snippet de l’album : Lil Wayne pousse la chansonnette, Lil Wayne se prend pour un rastafaraï, Lil Wayne invente des mots comme un bébé qui gazouille, Lil Wayne a avalé l’audiotune, Lil Wayne sort des phrases qui veulent rien dire,… Bienvenue chez Wayne’s world ! Non sérieux c’était quoi ce truc affreux ? Bon, conscience ‘professionnelle’ oblige : ne pas juger une œuvre à sa couverture (c’est pas gagné), se la passer en entier avant d’en tirer des conclusions hâtives. Essayons voir…
Honnêtement, il y en a des vertes et des pas mûres, et des choses lumineuses, des idées qui prennent formes et des fois complètement foireuses. Lil Wayne a voulu en faire trop, il fallait s’y attendre. Et où sont passés les « Showtime » et « Eat You Alive » avec Ludacris ? Pourquoi à la place on doit se farcir l’invraisemblable « La La » (produit par David Banner), le fameux morceau où Weezy retombe en enfance. Mis à part un Brisco transparent, seul Busta Rhymes arrive à quitter dignement les lieux de la catastrophe. Puis il a pris la fâcheuse habitude de faire de l’audiotune maintenant. Avec T-Pain sur « Got Money », ça passe encore, sur « Lollipop » c’est tolérable mais sur un beat d’Alchemist (« Nothin’ On me » feat Fabolous & Juelz Santana), c’est un ignoble sacrilège. C’est curieux tout de même de retrouver des producteurs Eastcoast (comme lui, Just Blaze, Swizz Beatz, Wyclef Jean et Kanye West à la limite) comme l’a fait T.I., c’est le monde à l’envers. Tha Carter II n’était déjà plus très Dirty South, le volume 3 l’est également, ça nous rendrait nostalgique du premier Tha Carter quatre ans plus tôt. J’en avais d’ailleurs oublié pourquoi je voulais à tout prix mettre la main sur ce disque : voir le résultat de sa collaboration avec Kanye à la production. C’est plutôt bon dans l’ensemble, on a droit à deux agréables ballades (« Comfortable » avec le crooner black Babyface et « Tie My Hands » avec le crooner blanc Robin Thicke), un « Shoot Me Down » très satisfaisant et le constructif « Let That Beat Build » en coopération avec Deezle (assez conceptuel comme morceau).
Mais le réel problème de Tha Carter III ne vient pas des productions (bonnes dans l’ensemble), mais de Lil Wayne lui-même : il est intenable, incapable de garder le même flow sur un même couplet. Pour sûr, on ne pourra pas lui reprocher de ne pas le varier ou d’être inventif. Démonstration sur « Mr Carter » avec Jay-Z (ils partagent le même nom de famille mais l’un ne surpassera jamais l’autre) : son interprétation est surjouée à fond (ça devient cinématographique sur « Playin’ With Fire »), il frôle le partage en couille et sur pas mal d’autres tracks aussi. Toutefois, cette chanson s’écoute plus aisément que « Hello Brooklyn » sur American Gangster. Le lot de reproches n’est pas terminé, car lyricalement, ce qu’il déblatère est complètement abstrait voire loufoque. Il assemble des phrases sans queue ni tête les unes après les autres et ça aboutit à « A Millie ». Mais où Lil Wayne trouve-t-il toute cette imagination ? Réponse sur « Phone Home » : Weezy est un extra-terrestre. Qu’on se le dise.
J’en suis arrivé à faire cette comparaison : Lil Wayne est au rap ce que l’art contemporain est à l’art moderne. C’est spontané, imprévisible, osé, totalement désordonné, pas toujours esthétique et vraiment n’importe quoi. Et au milieu de ces fresques aux règles artistiques sens dessus dessous, on y trouve inévitablement un trait de génie : « Dr Carter ». Lil Wayne enfile sa blouse blanche sur cet instru savoureusement jazzy extrapolant le « Holy Thursday » du célèbre David Axelrod. Swizz Beatz ne s’est pas trop foulé mais il use ce sample à merveille. Une chose est sûre, jamais je n’aurais deviné qu’il en était le producteur, j’en suis resté pantois. Dans cette mise en scène qui grimpe en intensité vers chaque fin de couplet, Weezy parvient à sauver le 3e patient et redonner vie … au Hip-Hop. Il y est arrivé, mais uniquement sur ce brillant morceau. Quoique « Misunderstood » (reprenant une boucle de Nina Simone) n’a que l’adjectif ‘magnifique’ pour le qualifier. Voilà la facette de Lil Wayne qui me plaît, pas celle du rappeur déraisonnable gaspillant son énorme potentiel (car il en a, je suis formel) à tort et à travers et qui ne parvient pas à contrôler sa créativité débordante. Dans le top20 des faiblesses de ce disque, on retrouve à la 21e place l’absence de son père spirituel Baby aka Birdman. Qu’il soit dessus ou pas me fait ni chaud ni froid après tout, c’est plus lui qui a besoin de son fiston adoptif sur ses disques.
Alors, Tha Carter III un classique ? sûrement pas, même pas en rêve. J’espère sincèrement qu’une probable réunion des Hot Boyz lui remettre les idées en place.


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