Est-ce que Distracted ne serait pas le meilleur album de Thundercat? Ce n’est pas une question en l’air pour appâter le lecteur, c’est une question que je me pose sérieusement. Ce n’est pas que mon album favori d’un de mes artistes favoris, favori au point que j’ai tatoué son logo sur le bras. Depuis le Grammy remporté pour It Is What It Is, le chanteur et bassiste n’a pas changé de dimension, ni cherché à conquérir un public plus large. Distracted est juste une amélioration de sa personne et de son style unique. Aujourd’hui, son univers musical n’a jamais autant magnifié ses imperfections.
Autant être honnête avec vous dès le départ, il sera impossible pour moi de mettre ma subjectivité en mode silencieux. Et ce ne sera pas simple de décrire comment mon cerveau ressent Distracted. « Candlelight » est une ré-ouverture dans le monde spleeno-cosmique (ou cosmico-spleenesque?) de Stephen Bruner, tout en douceur, en compagnie du duo de jeunes jazzman and woman DOMi & DJ Beck. Le duo de clavier qui parachève la chanson nous aspire dans un vortex, calme et un brin inquiétant à la fois. Pour atterrir sur notes de piano du single « No More Lies », comme un soleil qui dit bonjour le matin. Excellente collaboration entre Thundercat et Tame Impala, c’est pratiquement une fusion de leurs esthétiques musicales, avec la balance qui penche plus naturellement vers notre Thundercat. Son falsetto est resplendissant. La question de trouver dans quelle(s) catégorie(s) musicale(s) se situe ce morceau, ou même l’album tout entier, ne se pose même plus.
C’est un vrai bonheur d’entendre le copain Mac Miller sur « She Knows To Much », comme s’il ne nous avait jamais quitté. Le jam de la production avec cette basse slappée rappelle « Church » des Outkast, dans une vibe plus ‘soirée cool entre potes’, avec la console pas loin et quelques bières. Sincèrement, c’est chaleureux, ça fait chaud au coeur ces « retrouvailles ». Sur « I Did This To Myself » (co-produit par le fidèle ami Flying Lotus) avec son boogie ultra-sympa, Thundercat s’emmêle les pinceaux dans une relation numérique, mais jamais les doigts quand il joue sa partition de basse avec son style incroyable et identifiable entre mille, à côté du rap circonspect de Lil Yachty. Yachty semble toujours autant décontracté du slip, mais il remet avec un peut de piquant quelques instagrameuses à leur place. Dans sa bande de copains, il y en a un nouveau qui n’est autre qu’A$AP Rocky sur « Funny Friends ». Ce titre évoque une amitié naissance entre deux garçons dans le vent, encore fragile avec ses excès comme dans ses désaccords. Le lien se tient grâce à ce sentiment trop cool de liberté qui transpire à travers les synthétiseurs, la ligne de basse et la guitare.
Puis arrive ce moment où les choses évoluent plus vite que prévu sur « What Is Left To Say » (« when you make up your mind » pour continuer le refrain). The Lemon Twigs chante le refrain de cette pittoresque ballade qui traduit parfaitement le moment où l’on change d’avis sur quelqu’un, avec un petit côté désuet, voire kitsch, sur le plan musical, qui rend la situation plus facile à digérer. Comme si ce n’est pas si grave dans le fond, parce que c’est comme ça que ça devait se passer au final. Puis les regrets, l’abattement survient sans prévenir sur le mélancolique « I Wish I Didn’t Waste Your Time ». Thundercat n’est pas qu’un chanteur et bassiste à l’univers incroyable et à la créativité débordante, c’est également un parolier extrêmement doué pour retranscrire les sentiments humains, tout le chaos dans le cerveau, ces pensées qui troublent tant les humeurs et la vision des choses et des gens. Quand on se rappelle du passif dépressif de Thundercat, ce type de réaction fait sens. Ce single est particulièrement touchant, car il évoque ce sentiment de culpabilité pourtant irrationnel d’avoir fréquenté une personne trop maladroitement peut-être, de ne pas avoir interagi comme il aurait dû avec. Les justifications de ses actes, il les écrit sur « Anakin Learns His Fate », avec évidemment cette allusion à la Revanche des Sith de Star Wars. Ici notre artiste se compare à Anakin Skywalker, héros qui finit par faire le mal, croyant pouvoir les choses pour le bien. La science-fiction est une composante importante de la musique de Thundercat et on ressent cette apesanteur sur « Walking On The Moon » avec cette guitare légère et ces notes de synthés qui versent dans la désillusion. Pour l’anecdote, c’est le chanteur Beck que l’on entend en background vocal.
Passé ces tempêtes émotionnelles, retour au kif avec « Thing We Called Love », avec la voix grave et sensuelle de Channel Tres, le techno-boy de Compton. Le groove de ce titre est tellement élégant et cette ligne de basse tellement veloutée et irrésistible, qu’une seule écoute m’a suffit pour l’avoir dans mon jukebox mental plusieurs jours durant. C’est finement dansant, joueur, un plaisir qu’on veut indéfiniment. Changement d’ambiance pour le superbe duo formé avec WILLOW (Smith) sur « ThunderWave ». Stephen et Willow sont mis à nu dans cette production aquatique et grandiose pour évoquer l’entraide dans un couple en proie à des insécurités l’un comme pour l’autre. Car, comme on le voit bien maintenant avec Distracted, tout est question de la vulnérabilité des personnes, leurs impacts sur les relations et inversement, des répercussions sur soi et sur les autres. Et c’est d’ailleurs le thème évoqué sur le titre suivant, « Pozole » (avec les Lemon Twigs de nouveau) : l’acceptation de soi, les efforts pour se dévoiler et comment les autres nous perçoivent après coup.
Thundercat ne cache pas ses troubles psy sur « A.D.D. To The Roof » (NDT, ‘ADD’ = TDAH), avec une vibe Roy Ayers sur les bords. Tout ce surmenage et épuisement psychique provoqué par les autres humains, les réseaux sociaux, etc., beaucoup, moi y compris, s’y reconnaissent dans cet était-là (sans être avoir forcément des troubles de l’attention). Le groove de cette chanson est un contrepied, tant il apaise avec son côté soul/funk relaxant. Le faussement drolatique « The Great American » (produit par Flying Lotus), dont la prod rappelle plus celles de son album Drunk, est un mini remue-ménage. En gros : Thundercat est chez lui, normal, et c’est le bordel dans sa tête, au point que ça devient une montagne de penser à nourrir ses chats. Cela n’a l’air de rien qu’une scène banale, mais elle traduit justement tout le poids de la charge mentale à gérer pour une personne trop intelligente ou neuro-atypique qui gère une multitude de choses simultanément dans sa tête (pensées, émotions, anxiété, réactions à des stimulis comme des notifications,…). La fin? « You Left Without Saying Goodbye », ni batterie, comme pour signaler une absence, nous laissant une dernière fois marqué par la sensibilité dans la voix de Thundercat. Game over.
C’est des mois après de multiples écoutes de Distracted que j’ai tiqué sur ce qui est potentiellement la botte secrète de l’album : Greg Kurstin. Ce producteur dont le CV impressionne (il a bossé pour Lily Allen, Sia, Kelly Clarkson, Paul McCartney, Gorillaz, Kylie Minogue, Adele…) a véritablement disséqué la personnalité et l’identité sonore de Thundercat, son côté années 80, cosmique et sci-fi geek qui lui colle à la peau de la musique. Un caméléon fantastique.
En définitive, Distracted est, pour moi je le répète, l’album le plus abouti de Thundercat, le plus « lui », sur le plan musical comme personnel, mental même. Et qui non seulement peut s’avérer addictif, même concernant les tristes titres, mais auquel on peut s’identifier partiellement ou pleinement, tellement il retranscrit parfaitement ce dialogue entre le cerveau et le coeur, ses rapports aux autres, par des termes simples ou des métaphores.
LA NOTE : 19/20.


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