Lupe Fiasco « DROGAS WAVE » @@@@½


Alors qu’il s’était enfin libéré de ses contrats avec Atlantic, depuis le temps qu’il taclait sèchement la hiérarchie de sa major, Lupe Fiasco s’était lancé dans une trilogie qui avait très moyennement débuté avec DROGAS light au début de l’année 2017. Mea culpa, le rappeur de Chicago avouera quelques mois après que « DROGAS light était presqu’une compilation de vieux morceaux qu’on avait laissé au fond de tiroirs ». Avant d’enchérir en déclarant sur son successeur DROGAS WAVE qu’il « sera putain de dingue, vous aurez droit au très complexe, à un totalement impliqué Lupe Fiasco ». Et il dit vrai, cet album est tellement dense qu’il ne tient pas dans un simple CD.

Comprenez par là que DROGAS WAVE est une oeuvre conceptuelle, politique et immense. Le découpage en deux parties/CDs se fait comme tel : WAVE de la piste 1 à 9 et DROGAS de la piste 10 à 24; et chaque partie se re-découpe en deux autres, avec des interludes pour délimitations. Pour revenir sur la signification, de ‘drogas’, pas la peine de se référer à la chronique de DROGAS Light puisque la réponse est donnée au début de ce quatre-quarts, dès l’étonnant premier morceau « Drogas » sur lequel Lupe rappe en espagnol. Le dépaysement continue avec « Manilla » (en référence à l’illustration sur la pochette) et « Gold vs The Right Things To Do » avec l’évocation de la traite négrière, l’esclavage et ses séquelles encore d’actualité. Pour rendre le titre plus vivant, Lupe interprète le second couplet de « Gold vs The Right Things To Do » à travers un jamaïcain installé en Angleterre (d’où l’accent). La narration se poursuit avec morceaux fleuves mais qui ne tournent jamais à l’ennui, comme « WAV file« , mais ne vous fiez pas à ce format de fichier audio, il est plus question de marcher sur l’eau, comme les âmes des ancêtres africains qui retraversent l’Atlantique pour retourner sur leur continent. Puis il y a cette chanson pour ceux qui sont morts enchaînés noyés durant les traversées (« Down« ). Les métaphores autour de l’eau nous submergent encore à travers les refrains philosophique de « Haile Selassie« , le tout dans une ambiance qui aspire à une forme de sérénité. Loin de vouloir rendre ses lyrics plus optimistes, la fiction « Alan Forever » imagine le futur de ce que serait devenu ce petit garçon mort en Méditerranée en 2015 et dont l’image de son corps sans vie sur une plage a fait le tour du monde. Lupe impressionne en impressionniste qui nous fait voyager à travers la géographie et l’histoire. Somptueux et tellement dramatique.

La seconde partie Drogas est toute aussi intense, et avec « Stronger« , « Sun God Sam & The California Drug Deal » et « XO » qui vire SF, on est dans le dur du sujet : la drogue dans le quotidien, vue sous différentes composantes, allant du réalisme au surréalisme. Ensuite pour « Jonylah Forever« , tout comme « Alan Forever« , Lupe imagine le destin de Jonylah Watkins, un bébé de six mois tué par balle à Chicago, avec une fin extrêmement touchante et qui retourne le cerveau. Sans vouloir spoiler, je dirai qu’il boucle magnifiquement la boucle. « Kingdom » est un puissant morceau (co-produit par DJ Dahi) qui redore les ghettos et endroits les plus pauvres de la planète où les africains ont été déplacés, qui plus une très bonne collaboration avec le demi-Dieu Damian Marley. La dernière grosse partie de DROGAS WAVE ravira les amateurs de rap boom-bap matinés de bonnes vibes. D’abord sur « Imagine« , Lupe fait un rewind sur sa carrière et se revoit jeune, évoquant notamment sa période tendue avec Atlantic et ce rappel que les Anonymous menaçaient sa major pour sortir Tetsuo & Youth. Sans regret, quoique… Profitant de ce retour en arrière, Lupe balance l’excellent « Stack That Cheese« , le nom du morceau auquel le rappeur de Chicago faisait référence sur son standard « Hip Hop Saved My Life« . Une suite à ce morceau de rap de référence, une mise en abîme aussi, un grand moment de rap. « Cripple » (pour ‘community resistance in progress’/’people lovingly explain’) parle d’eux sur un instru jazz-rap fort agréable se terminant par un solo de flûte. Lupe revient dans le présent et évoque les gangs, les diverses communauté avec une vision relativement optimiste. Par contre, « King Nas » n’est pas du tout ce que vous croyez puisque ça n’a rien à voir avec le rappeur Nas. Bien qu’il dissémine des références au roi de QB, Lupe parle de ses neveux. Passé ces instants à écouter attentivement les paroles de « Quotations of Chairman Fred« , retour à des vibes du style « Paris Tokyo » sur « Happy Timbuk2 Day« , un hommage bien cool à ce DJ de Chicago qui a permis l’émergence de pas mal de talents. Enfin, « Mural Jr » construit un pont avec Tetsuo & Youth, ce très grand album qui se bonifie avec le temps qui démarrant justement par « Mural« . Junior parce que plus ‘petit’, seulement cinq minutes treize secondes.

Il aura fallu plusieurs écoutes complètes et un peu de fouille pour essayer de synthétiser tout ce qui vient d’être écrit, essayer de décrire 24 titres, 1h38 de musique, un téléscopage de storytellings, tellement riche en métaphores et jeux de mots, chargé en Histoire et en références qu’il faudra des mois, des années pour en comprendre ne serait-ce que la moitié de ce qu’il écrit (il faudra éplucher genius.com pendant des heures). Le flow de Lupe Fiasco ne perd jamais en dynamisme, c’est pourquoi ses morceaux sont si prenants. Et les productions, superbes, on est du niveau de The Cool et Tetsuo & Youth. Pour cela on peut féliciter le vieil ami Soundtrakk qui est là depuis Food & Liquor, Chill qui est toujours aux côtés de Lupe aussi depuis le début et ainsi l’incroyable Nikki Jean, chanteuse qui fait que Drogas Wave est Drogas Wave. Une fidèle amie de Lupe Fiasco depuis… « Hip Hop Saved My Life » où elle est apparue en featuring. Sachez pour information que son album devrait bientôt arriver chez Rhymesayers. Pour résumé : le même entourage, les studios FNF, la famille, le chez-soi, les meilleurs conditions possibles.

Alternant entre l’excellent et le très moyen durant sa tumultueuse carrière, Lupe Fiasco demeure invariablement un des meilleurs lyricistes de sa génération, et l’actuelle. DROGAS WAVE est un best-of de Lupe qui rétablit l’ordre des choses avec une oeuvre importante qui s’adresse aux générations passées, présentes et futures. Va encore falloir des semaines pour digérer cet album, et des années pour en mesurer sa portée.

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