Je me souviens… quand MC Solaar rappait « Les temps changent », comme si c’était hier. Parce que je me dis tout le temps que tout évolue continuellement. Comme les êtres vivants, les genres musicaux sont en constante évolution : ils se différencient en sous-genres, s’hybrident parfois entre eux (de façon contre-nature dans certains cas), se conforment à ce qui réussit en termes de vente, sont en voie d’extinction à cause des pressions de sélections,… J’avoue être un peu darwiniste sur les bords (en plus d’être un brin taoïste dans l’âme), je fais souvent ce rapport entre la nature et la musique, la bonne musique, la good music, comme le label fondé par Kanye West.
2008 est l’année du changement et les artistes affiliés au Louis Vuitton Don l’ont bien compris : John Legend sort un 3e disque au titre franchement évocateur, Evolver, Kanye est parti dans un délire autotune avec 808s & Heartbreak, il supervise de même The Death of Adam de 88Keys, un OVNI dans le hip-hop indie, et voilà que Common réalise un album à contre-courant et ultra-moderne, intégralement produit par les Neptunes et Mr DJ (producteur pour les Outkast). Méga-overbooké à cause de sa tournée et ses sollicitations un peu partout, Kanye West n’a pas eu quelques secondes à consacrer à Common et ils ont donc mis en stand-by l’enregistrement de The Believer. Du coup, le emcee pionnier de Chicago a préparé Invicible Summer qui devait être un EP, et qui en fin de compte est devenu un huitième album nommé Universal Mind Control. Quand je disais que les temps changent, ils peuvent changer plus vite qu’on ne le pense, rien n’est forcément fixé dès le départ.
Des fois, tout va trop vite et on loupe un train ou alors on rate un arrêt, alors que des fois, il faut prendre son mal en patience, attendre l’échéance tardivement, lentement mais sûrement. Cet opus devait naître cet été 2008 pour le rendre invincible, mais avec les délais rallongés, il a fallu trouver une solution alternative pour un album hip-hop à l’extrême limite du genre ‘rap alternatif’.
Common a opté pour la scène, en partant logiquement en tournée avec les N.E.R.D. pour présenter directement au public les versions prénatales en live de UMC (pour abréger), tels que « Sex 4 Sugar » et l’impressionnant « Gladiator ». Pour les plus télévisuels, le single « Universal Mind Control », qui respecte la vieille tradition de donner le nom à l’album et de se placer en première piste, a annoncé la vibe positive et divertissante du disque. Strictement rien à voir avec l’expérimental hyppie-hop Electric Circus, les Neptunes et Common font du old school/new school, en somme du ‘all school’ en s’inspirant énormément de « Planet Rock » d’Afrika Bambaata, the originator. Le breakbeat neptunien paraîtra classique pour beaucoup, entre ce qu’ils ont fait pour Kelis (« Milkshake ») et Madonna avec des synthés qui donnent un effet plus speed à la prod. Et Com’ se sent comme un vrai b-boy dessus, avec une belle perf’ de emceeing. « Announcement » appuie ce style frais et branché, épuré sur la forme pour rendre la mélodie de guitare plus hypnotique. C’est du propre, « it’s hip hop baby ! ». Le couplet de Pharrell Williams est probablement l’un des meilleurs en tant que rappeur, lui et Common s’inspirent énormément de Notorious BIG dessus.
Kanye West a tout de même réussi à trouver un créneau dans son agenda pour faire irruption sur UMC en passant sur « Punch Drunk Love », et sans autotune… puisque c’est Pharrell qui l’utilise mollement sur le refrain. On se fait piéger, comme pour « Therapy » avec T-Pain et Kanye. Common qui parle de sexe, ça surprend. Jusque là, il a toujours été très respectueux, abordait très peu le sujet ou alors de manière réservée et poétique. Sur ce disque, il se fait plaisir et lâche la bride sur « Sex 4 Sugar », sans vulgarité mais à travers une approche loin d’être intimiste, comme un porno soft. Les prods des Neptunes sont par moment – comme on leur reproche souvent – un peu trop similaires, ce qui de l’autre côté garantit l’homogénéité du projet. Je pense à « Inhale », habituel dans la forme bien que très cool à écouter. Ils profitent aussi pour présenter les projecteurs sur leurs nouveaux protégés, les Chester French. En parlant de français, j’ai oublié de dire que l’intro est citée dans notre langue ! Fin de la parenthèse.
En fait, ce sont les invités venus de tous les horizons qui suggèrent l’aspect alternatif de UMC. Les rockeurs Chester French sur « What a World », Martina Topley-Bird sur le son électro-pop de « Everywhere » et le Gnarks Barkley Cee-Lo sur l’entraînant « Make My Day », où le mélange des styles Atlanta et Chi-town est convaincant. C’est la quatrième collaboration entre Common et Cee-Lo, dont fait partie « A Song for Assatah » (tiré de Like Water For Chocolate en 2000), une magnifique chanson dédiée à sa petite fille Omoye Assatah. Les années ont passé, elle a grandi depuis, et on l’entend pour la première fois sur « Changes ». Une façon de montrer que le futur se trouve entre les mains de la jeune génération sur cette chanson pleine d’espoir produite par Mr DJ (producteur pour Outkast). C’est peut-être la Obamania qui veut ça mais il est vrai qu’un vent nouveau souffle sur les Etats-Unis depuis quelques semaines. Comme le dit Assatah à la fin de ce superbe titre, « change is hope », pour faire écho au slogan « yes we can ».
Je finis avec le gros titre « Gladiator », le meilleur pour la fin comme on dit. C’est du hip-hop catégorie poids lourd que nous servent les ‘Tunes (où Pharrell s’autosample sur le refrain), ce qui contraste avec les beats souvent légers et répétitifs pour la plupart. Common prouve que même s’il s’éclate le long de l’album, il n’en reste pas moins un MC au sens purement rapologique du terme.
Évidemment, Universal Mind Control est loin d’être le meilleur album de la carrière Common, ce que semblent nous indiquer les critiques globalement mitigées aux States. Maintenant, libre à nous d’aimer ou pas cet opus, personne n’est conditionné pour approuver ou non un changement de cap. En ce qui me concerne, j’ai passé un bon moment parce que cet album correspond pile poil à mes goûts personnels. J’ai été plus agréablement surpris par le travail fourni par Mr DJ, qui apporte sa touche de fraîcheur et d’originalité en virant parfois pop, que par celles des Neptunes, pas si imaginatives qu’attendu mais dont je demeure fan devant l’Eternel. Common nous prouve avec UMC qu’il peut échapper à son répertoire « commun » du rap conscient tout en maintenant le contrôle sur sa vision artistique des choses. Pari réussi, plus ou moins.


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