Que faire après trois classiques Hip Hop d’affilée, un Grammy Award pour « You Got Me » en 2000, un album live d’anthologie et l’étiquette très collante, mais si vraie, de groupe ‘hip hop acoustique’ par excellence, si ce n’est d’un des meilleurs groupes de l’histoire du rap ? Ah, il ne faut pas oublier non plus que The Roots étaient un peu les featurings de marque sans qui Jay-Z n’aurait pas eu d’album live Unplugged. La réponse : sortir des carcans jazz-rap, continuer, de surprendre, de créer, de prendre des risques, de sortir d’une zone de confort, allez plus loin là où personne n’a osé mettre les pieds, écrire leur légende. C’est là la mission suprême de Phrenology, cinquième opus de The Roots.
Tour de table de la formation de Philadelphie en 2002 : tête pensante et MC Black Thought, batteur et métronome Questlove, Hub à la basse, Kamal Gray aux claviers. Ont quitté le groupe le rappeur Malik B et Rahzel le beatboxer peu avant la sortie. Est entré à la guitare Ben Kenney. Alors ce Ben Kenney, qui vient d’être débauché, ça faisait un peu bizarre dans le formation, mais ce type n’est pas n’importe qui : c’est le guitariste du groupe rock Incubus, très apprécié par la critique au début des années 2000s ! Le groupe faisait partie du mouvement Soulquarian et vers 2002, les vibes ont pris un tournant un peu plus expérimental comme l’ont montré les albums Electric Circus de Common et Trinity de Slum Village. On peut même citer It ain’t safe no more de Busta Rhymes.
Avec Questlove en compositeur pilier de cette mouvance (et J Dilla bien entendu) et guide des orientations artistiques tel un chef d’orchestre, à la baguette (de batteur évidemment), Phrenology concentre une partie de ce savoir-faire et de nouveautés stylistiques. Encore aujourd’hui, je reste captivé par le dessin sur la couverture, et le choix d’avoir donné un tel nom à cet album connaissant le caractère pseudo-scientifique de cette discipline qu’est la phrénologie. Mais dans l’art on s’en fout de ça. En ressort une certaine densité et complexité stylistique et poétique, et ce n’est pas justement le superbe titre « Complexity » avec la divine Jill Scott qui en est le plus brillant exemple. Ni l’extrait doux-amer poppy « Sacrifice » avec Nelly Furtado (qui était un choix de featuring peu orthodoxe). Les Roots sautent à pieds joints dans le rock sur « !!!!!! », et font le grand écart avec la techno sur « Thirsty » avec le beatbox final de Rahzel (ah il est là finalement?). Le morceau blues « The Seed 2.0 » aura permis de révéler l’immense talent Cody ChesnuTT qui est l’auteur du morceau à l’origine.
La vibe Soulquarian était plus expérimentale, et aussi plus sombre. Cela se ressent niveau émotion sur « Break You Off » avec Musiq Soulchild qui laisse un goût amer dans les oreilles. Idem pour « Pussy Galore » produit par leur ancien claviériste Scott Storch. Pas de J Dilla sur cette oeuvre en revanche, mais un de ses amis, lui aussi batteur et producteur, un dénommé Karriem Riggins. Il produit « Quills » qui figure aussi le duo féminin Jazzyfatnastees. Le triptique « Water »? Chef d’oeuvre, il faudrait une chronique complète pour en parler. Et c’est le titre « Thought @ Work » qui m’a réellement fait prendre conscience de la dimension de Black Thought en tant que MC, « le meilleur rappeur non-solo » je l’ai appelé depuis.
Du grand art, peut-être incompris à sa sortie, mais que les plus fervents admirateurs subjugués à minima comme moi ont su apprécier à sa juste valeur, et elle est très élevée. Ah j’oubliais… Talib Kweli est présent deux fois sur ce disque, d’abord sur « Rolling with Heat » ainsi que sur la track cachée « Rhymes & Ammo », qui figure aussi sur la compilation Soundbombing III, la dernière de la maison Rawkus.
LA NOTE : 17,5/20


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