Chroniques Rap, Soul/R&B, Electro…

Clipse « Let God Sort ‘Em Out » @@@@@


Avant de parler de l’album qui figure dans mon top1 de la décennie, je souhaitais évoquer It’s Almost Dry de Pusha T sorti en 2022. Je le chroniquerai pas, car je boycotte vous-savez-qui nazi. Juste revenir sur quelques points de détail de ce disque. Le premier était que j’étais amer vis-à-vis du style de prods de Pharrell. Moi qui était heureux d’entendre la moitié des Clipse sur la moitié des Neptunes, la douche fut tiède. Le deuxième point était la façon dont Jay-Z s’est imposé avec son couplet et cette punchline « They like, ‘If BIG was alive, Hov wouldn’t be in his position’/If BIG had survived, y’all would have got The Commission« . Bang. Le dernier point était… le featuring de Malice sur le dernier morceau. La réunion.

L’annonce de la séparation des frangins Thornton en 2010 a été vécu par pas mal de monde, dont moi, comme un deuil. Tout comme celui des Little Brother, Gang Starr… Mais les Little Brother se sont retrouvés en 2019 avec un fantastique album, mêlé à un sentiment d’incrédulité. Les Clipse allaient-ils réaliser aussi un tel exploit avec ce Let God Sort Em Out entièrement produit par Pharrell? Pour ma part, c’était même au-delà de mes espérances. L’année rap 2025 était déjà bouclée rien qu’avec le premier titre « Birds Don’t Sing ». De tristes notes de piano, le cadet Pusha T évoque la dernière fois qu’il a vu sa mère avant de la quitter, les pianos se font plus présents, puis les choeurs, l’orchestre de violons, la voix pleine d’émotion de John Legend. Et puis au tour de l’aîné Malice, le retour du fils prodigue, d’évoquer la dernière fois qu’il a été rendre visite à son père. C’est grand, c’est beau, émouvant, solennel. L’instant d’après, « Chains & Whips » démarre par des cordes de guitares électriques pincées par Kenny Kravitz qui vont crescendo jusqu’à ce refrain très dur de Pusha. Et pas que sur le refrain puisqu’entre les lignes, il s’attaque à Jim Jones (« I’ll close your heaven for the hell of it »). Le couplet de Malice est juste glacial à souhait et celui de Kendrick, c’est le Kendrick qui veut tout niquer en featuring comme en 2010 (« Let’s be clear, hip-hop died again/ Half of my profits may go to Rakim« ). La façon dont Pharrell chante comme un bluesman est fun. D’ailleurs, la présence de Kendrick est la raison pour laquelle les Clipse ont claqué la porte de chez Def Jam qui voulaient le retirer de l’album quelques semaines avant sa sortie prévue en 2024. Si ça c’est pas rester droit dans leurs bottes… Voir deux bourreaux de Drake sur un même titre, succulent. Je m’étais demandé si Nas n’allait pas les récupérer chez Mass Appeal mais c’est Roc Nation qui a été sollicité pour le deal de distribution. Jay-Z s’est vu envoyer deux instrus pour réaliser un remix mais il n’a jamais envoyé de couplet. Pas grave, on s’en passera bien.

« So Be It » est une autre pièce maitresse de l’album. Mon tube de l’été 2025, 23 ans après « Grindin’ ». Beat inversé dont les caisses tambourine sur les tympans, sample de musique arabe, c’est pour une diablerie de rap. En parlant du sample, c’est Swizz Beatz qui a joué les intermédiaire avec les auteurs pour accepter le sample clearance, à défaut de quoi, Pharrell avait prévu une V2. Bref, le caractère assassin et sans pitié de Pusha vient enterrer lyricalement Travis Scott et son amitié avec Kanye, puis Malice vient brûler les fleurs sur la tombe. « You ain’t solid, ain’t valid, you ain’t Malice/Been quiet, ain’t riot, you ain’t Paris/Blow money, you owe money, we ain’t balanced/You ain’t believe, God did, you ain’t Khaled/All black, back to back, this ain’t traffic/Can’t wrap your head ’round that, you ain’t Arab« . Purée c’est bien Malice? Celui qui a arrêté le rap pendant plus de dix ans pour suivre la voie de Dieu ? Qui a marié son frangin, qui ne voulait plus être mêlé au rap ? Et puis merde, « came back for money, it’s the Devil in me » comme il le rappe sur « P.O.V. » (avec Tyler the Creator). Il l’avait prévenu sur « Chains & Whips » qu’il était « darker than he has ever been« , et c’est cruel de sa part de rappeler que les Neptunes ne sont plus (« Ain’t no more Neptunes, so P’s Saturn« ). « This is culturally inappropriate », ouais, tellement, c’est le pied total.

L’autre single « Ace Trumpets » est un cas d’école. L’écriture du refrain qui laisse des images dans la tête, la métaphore entre la neige et la coke, avec le spectre d’une petite musique entêtante, avant que les synthés rappellent durement la froideur de la réalité. Pusha écrit des rimes en ‘i’, Malice en ‘a/as’ et agressif, pleines de références qui font ‘pop’ dans nos cervelles accros à leur coke-rap. Et comme si ça suffisait pas, une autre dose nous attend sur « All Things Considered » avec la tension que rencontrent les personnes qui assument prendre tous les risques possibles pour arriver à leurs fins, quitte à en subir les consquences. Le passage finale de The-Dream dit tout : « Either way it was worth the suspense ». Ce niveau d’excellence. « M.T.B.T.T.F. » (pour ‘Mike Tyson Blow To The Face’) est un pur instant de rap boom-bap comme on aime, celui où le emceeing prend le dessus avec un beat qui fait déboîter la nuque. Malice s’illustre une fois de plus en rappant à moitié a capella avec des formulations peu orthodoxes qui restent en tête (« Selling dope is a religion »). Quelle re-conversion il nous fait là. Pusha T de son côté excelle sur les refrains. Démarrant par un couplet rappé de Pharrell, « E.B.I.T.D.A. » est un acronyme purement comptable qui signifie ‘Earnings Before Interest, Taxes, Depreciation, and Amortization’, une façon de dire qu’ils n’ont pas les mêmes valeurs. La prod rappelle drôlement les anciennes prods des Neptunes au début des années 2000 et ça fait son effet. A ce propos, c’est le moment de préciser que Let God Sort Em Out a été enregistré principalement entre les bureaux de Louis Vuitton à Paris (Capitale et capital), et Virginia Beach, la maison. Encore un autre acronyme, « F.I.C.O. » est aussi un terme comptable que Jay-Z doit bien connaître également, lui aussi qui a su prospérer en démarrant en tant que drug dealer. A noter que Stove God Cooks fait forte impression au refrain. Rien qu’avec son blase et son talent, sa place sur cet album semblait logique.

Avec sa référence au film de Tarantino, « Inglorious Basterds » joue des trompettes avec un beat dur et rythmé qui apporte un aspect divertissant et motivant. Au plaisir de retrouver le vieil ami Ab-Liva (du Re-Up Gang) que l’on avait découvert il y a plus de vingt ans déjà sur Lord Willin. Le temps passe tellement vite… « So Far Ahead » est guidé par un refrain aux influences gospel très habité de Pharrell, avant de ressortir les synthés comme sur « Ace Trumpet ». Le morceau tombe à pic car justement, j’étais en train de me dire que les Clipse sont allés plus loin encore avec ce nouvel opus. Le morceau-titre « Let God Sort Em Out » remet un gros coup de clim’ avec ce clavier cosmique et menaçant typiquement neptunien (désolé je garde encore l’adjectif) sur lequel les frères s’échangent le micro sur le même couplet (« It was really you that died and we are so alive/Conspiracy theory, you can’t believe it’s us«  c’est tout à fait ce que je ressens), avant de laisser le relais à Nas qui a droit à sa propre partition avec « Chandeliers ». Autre grand moment de l’album avec ce sample statutaire.

Let God Sort Em Out est réellement un album dont j’ai envie d’analyser les lyrics, les apprendre par coeur. Cela fait des années que je n’avais pas écouté un album de rap qui m’ait donné envie de me replonger autant dans des textes et les disséquer. Pharrell est très dangereux à la prod sur ce cinquième album de ses frères d’une autre mère, il est en presque un 3e membre. Sa façon de créer des petites boucles hypnotiques, jouer avec les caisses et les basses, les synthétiseurs, du grand art. Ses refrains sont également déterminants, il sait toujours y faire le bougre. Pas eu le sentiment d’avoir écouté quelque chose d’aussi addictif depuis Hell Hath No Fury, c’est dire. Alors quand arrive la fin « By The Grace of God », ultime moment de grâce, les Clipse et Pharrell nous emmène encore dans d’autres cieux. Toutes ces années d’absence pour en arriver à ce résultat-là, même en étant athée, on peut penser qu’une force les a guidé jusque-là. Comme on peut définitivement affirmer que les Clipse forment un des meilleurs duo que le hip-hop ait connu. Vont-ils gagner le Grammy Award 2026 du Best Rap Album? Ils ont intérêt.

LA NOTE : PARFAIT/20

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