Mon rapport avec Madvillainy s’est fait en plusieurs fois. Mon premier contact était à la Fnac de Bellecour, sur la borne d’écoute. J’étais jeune, beau, en baggy jeans et le casque se posait sur mes cheveux blonds gélifiés. Le vendeur, un passionné de hip-hop, ne tarissait pas d’éloge sur cet album indépendant et collaboratif entre ces deux artistes que je ne connaissais que de nom, grâce au forum de Rap2K. Je n’avais jamais écouté ni Madlib, ni MF Doom auparavant (ou alors peut-être que si mais je ne m’en souvenais pas). Au bout de quelques minutes je repose le casque, pensant intérieurement « c’est quoi ce truc ». Trop ‘space’ pour moi à l’époque. Je n’avais que 20 ans et manquait beaucoup de matûrité. Confession : cela m’a fait la même impression pour Jaylib. Aujourd’hui, jamais je ne me séparerai de ces deux opus, JAMAIS JE VOUS DIS.
Puis en 2014, sur un coup de tête, je m’achète Madvillainy. Mon oreille a maturé et je suis devenu très dépendant du rap indépendant de chez Stones Throw, des prods de Madlib en particulier. Et fan de DOOM depuis le temps. C’est de manière rétrospective que j’ai réalisé – avec dix ans de retard, my bad – à quel point Madvillainy a été déterminant dans le petit monde du indie hip-hop. Une anomalie irréversible en pleine période de rap mainstream à gogo. Je ne suis pas suffisamment inconditionnel (il manque quelques pourcents) du fou samplant de Oxnard et du MC britannique au masque de fer pour en parler aussi bien que certains spécialistes de hip-hop. Mais avec le temps, définir Madvillainy comme un album culte au point d’avoir espéré un 2e épisode de Madvillain qui ne viendra jamais, je suis assurément de ceux-là.
Fort heureusement que cet album existe, que les deux protagonistes très influents se soient rencontrés un beau jour pour ériger une œuvre majeure qui a marqué l’histoire du hip-hop bien au-delà de la sphère purement indé. L’entremêlement de leurs univers a comme dénominateur commun leur amour du sampling sale et génial. Merci Stones Throw! Voyez le concept : deux producteurs/rappeurs underground et énigmatiques qui co-existent dans le même univers et créant sans filtre (au sens propre comme figuré). Madvillainy est paru un an après la collab’ Jaylib avec J Dilla, qui avait -sans le faire exprès- lancé pour de bon la mode des « albums communs », « collab LPs » (même si y a eu quelques antécédents).
J’imagine mal le nombre de samples non-crédités que Madlib a utilisé rien que pour faire un morceau, entre les dialogues, les kicks, les sonorités intraçables… Et ce qui lui est passé par la tête pour l’assemblage, encore moins, il est trop fou; Mais bordel une fois que ça sort des enceintes… Ne vous fiez pas au dos de la pochette : ce n’est pas une SP1200 qu’il utilisé pour concevoir les beats entre 2002 et 2004 (dans une chambre d’hôtel au Brésil…) mais une SP303 et d’autres machines (dont un mini tourne-disque). Bricolage et minimalisme, façonné à la méthode du jazz expérimental. Des ‘madliberies’ comme j’appelle ça. Quant au ‘supervilain’, je me demande s’il comprend de quoi il parle quand il écrit ses lyrics abstraits. Sauf bien sûr quand les Madvillain se défoncent sur le sample rock d’« America’s Most Blunted ». Le nom des morceaux est souvent cité à la fin du dernier couplet comme sur « Figaro », comme une signature. Tout est fameux sur Madvillainy, comme les énormes kicks qui bottent le derche sur sample d’accordéon défoncé (« Accordion »), avec cette rime de MF Doom « don’t touch the mic like there’s AIDS on it ». Ouille. Trop ché-per ce binôme. « Bistro », « All Caps », « Money Folder », « Curls », que des dingueries. A noter que le clip animé de « All Caps » est très récent, et posthume, forcément… Mais très représentatif de l’univers graphique de DOOM.
Marrant aussi de voir Lord Quas, l’alter-ego sous hélium de Madlib, et Madlib-même en pleine réflexion métaphysique sur la relativité du temps sur « Shadow of Tomorrow ». Un rappeur feat son alter-ego, J.Cole n’a rien inventé avec KiLL Edward sur K.O.D. haha. Doom aussi a ramené un de ses personnages fétiches sur « Fancy Clown » : Viktor Vaughn. D’autres morceaux emblématiques… ? Euh tous, même les parties instrumentales. J’aime beaucoup le morceau le moins hip-hop de Madvillainy, le trippant « Eye » avec la voix evanescente de Stacy Epps.
Juillet 2019, je ressortais le CD en voiture et l’écoute 3 fois d’affilée sur un long trajet. Et je découvre encore des détails par ci par là, liste trop longue à énumérer de tout ce qui se trouve sur cet OVNI qui a changé la face du rap et donné des idées à bien d’autres. Madvillainy sera pour beaucoup d’entre nous un album de chevet.
LA NOTE : 20/20


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