Macklemore & Ryan Lewis « The Unruly Mess I’ve Made » @@@@


Le succès de The Heist a connu un processus exponentiel. 2011, les premiers singles sont sortis; dernier trimestre 2012, sortie du premier album auto-produit du duo; 2013, leur entêtant quatrième simple « Thrift Shop » devient pandémique menant l’album aux critiques globalement positives au disque d’or à la mi-année puis à la certification de platine en Décembre (avant le comptage du streaming!!); 2014, pinacle de cette ascension inarrêtable, le Grammy Award du meilleur album rap face à Good Kid, m.A.A.d. City de Kendrick Lamar.

Et quand un artiste ou groupe rencontre une victoire aussi grande, des vestes se tournent, le doute s’installe dans les esprits, les réactions mêlent suspicions et consternation voilées. Particulièrement quand on est un groupe de rap blanc.

Le succès du couple hipster rappeur/producteur Macklemore & Ryan Lewis était-il mérité au point d’obtenir le mini-grammophone d’or? C’est une question naturelle qui n’a pas qu’une seule réponse mais des milliers. Deux choses sont sûres, la première : avec presqu’un million et demi d’albums vendus sur le sol US, le binôme a le mérite d’avoir explosé des scores de ventes pour un album rap indépendant (même Mac Miller n’a pas réussi la moitié de ça). Il faut remonter au milieu des années 2000 avec Crunk Juice de Lil Jon (double platine). La seconde : Macklemore et Ryan ont mis les projecteurs sur la minuscule et très atypique scène rap de Seattle.

Toujours est-il que leur récompense posa un problème que l’on peut résumer en quelques mots : débat sur l’appropriation de la culture Noire. Il y a eu ce même débat pour Eminem. Il leur a fallu gérer et digérer tout ce barouf médiatique, assumer le poids d’une responsabilité alors qu’ils n’ont jamais demander à gagner un Grammy Award que beaucoup ont jugé – à tort? à raison? – immérité. Le sujet est réellement sensible. Le moment était venu deux ans après ces événements, une fois que le torrent a coulé sous les ponts pour faire place à une rivière plus calme, pour écrire rétrospectivement leur sentiment avec « White Privilege II« . Macklemore décrit la foule de questions qu’il s’est posé en participant aux manifestations Black Live Matters, du genre, est-il un imposteur? est-il bien placé pour s’afficher aux côtés de la communauté afro-américaine contre le racisme et les brutalités policières ? L’écriture du premier couplet décrit ces pensées et dilemmes de manière limpide, le second reprend certaines réactions extérieures traitant le duo d’imposteurs (notamment J. Cole qui les avait taclé sur Forest Hill Drive), le troisième couplet le paradoxe qu’ils représentent au même titre que les contradictions du rap en général, quelques vérités parfois embarrassantes à dire. Macklemore joue le fildefériste et avoue penser être favorisé par sa couleur de peau. Il fallait bien ça pour être blanchi. Ce morceau magnifiquement produit par Ryan Lewis témoignant d’une période de réflexions et d’actions est l’épilogue de The Unruly Mess I’ve Made.

Le début de ce second album avec « Light Tunnels » revient sur cette sacrée soirée des Grammy, ce qu’il voit, ce qu’il ressent, l’intensité de cet événement vu de ses yeux, avec une sincérité et un réalisme (dans les deux sens du terme) qui méritent d’être applaudis. On se met littéralement à sa place pour revivre le déroulement de cette nuit de show à l’américaine où tout a basculé, et l’après. He bien après les choses n’ont pas l’air d’avoir tellement changé vu de l’extérieur. La vie a suivi son cours, Macklemore est devenu papa, Ryan Lewis est toujours aussi discret. Le rappeur n’a donné aucun featuring, le producteur n’a produit pour personne, ils n’ont pas non plus signé en major. Oui, The Unruly Mess I’ve Made est aussi auto-produit, c’est encore ce qu’on peut appeler de hipster-hop, mais ça s’est tout de même enrichi en featurings divers et variés, et inattendus pour la plupart.

Il y en a une belle brochette d’invités qui débarque en groupe sur le single « Downtown« , des dinosaures hip-hop tels que Grandmaster Caz, Melle Mel et Kool Moe Dee. Macklemore & Ryan Lewis ont reçu des critiques négatives sur ce premier nouveau single, qualifié peut-être injustement de sous « Uptown Funk« . Les avis pouvaient être biaisés par le fait d’être blasé de revoir Macklemore & Ryan Lewis, ou par cette sensation « je ne m’attendais pas à ce genre de morceau ». Ce titre old school en appelle un autre, « Buckshot« . Cette fois ce sont les anciens DJ Premier aux scratches et KRS-One aux mic qui apportent leur bénédiction. La question de la légitimité de Macklemore & Ryan Lewis se posera moins avec cette acceptation de la part de ces illustres figures de la culture hip-hop. Le défilé puisqu’on retrouve l’acteur Idris Elba sur « Dance Off« , sa voix grave et sérieuse rend le refrain plus mortel avant de passer la main à  la nouvelle vedette d’Aftermath Records Anderson Paak. Vu le profil du tandem de Seattel, c’est limite plus déconcertant de trouver un gangsta-rappeur comme YG sur « Bolo Tie » que le roux choupimignon Ed Sheeran.

La versatilité de – ne faut-il pas l’oublier non plus- Ryan Lewis est toute aussi surprenante, il montre qu’il a plus de tours dans son sac. Il donne également une place à du Gospel et une Soul métissée grâce à la présence de Ed Sheeran (« Growing Up« ) ou bien Leon Bridges (« Kevin« ). Pareil pour « Need to Know » avec Chance the Rapper pour parler de l’addiction aux drogues, ou bien « Let’s Eat » où le piano a une place déterminante.  La mélancolie du piano de « St. Ides » renforce ce sentiment de cocon familial dont il est question sur cette chanson. Parce que Macklemore est attaché à sa foi et que la Soul et le Gospel sont pour eux de vraies inspirations et permettent de faire cette identification musicalement. La majorité des instrumentaux sont plus hip-hop et sonnent plus authentiques que  bien des albums de rap actuels, ils ne versent pas dans la pop, dans ce rap-pop édulcoré et sucré. Mais le duo sait prendre les choses avec légèreté comme avec le banger « Dance Off » ou l’humoristique « Brad Pitt’s Cousin« .

Je dois être franc sur le fait de n’avoir écouté que la moitié de The Heist, ce qui a l’avantage de rendre cette chronique vierge de toute comparaison. Réaliser un second album après un premier qui a très bien marché est une équation compliquée à résoudre, encore plus compliqué après toutes les bousculades qu’ils ont vécu. Moi aussi j’ai été saoulé par les rotations massives de « Thrift Shop » et leur présence dans les médias, douté de leur honnêteté. Mais ce qui surprend finalement avec The Unruly Mess I’ve Made est cette simplicité et cette sincérité qu’ils ont pu conserver, de n’avoir pas du tout pas pris la grosse tête, une attitude rare pour être signalée dans le rap. Au contraire, ils ont gardé la tête froide, une distance vis-à-vis du showbiz et ne surfent pas sur le succès. Macklemore & Ryan Lewis avaient encore plus à prouver et ils ont essayé de le faire en restant eux-mêmes. À mon sens ils l’ont fait. Ça aussi c’était inespéré.

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