Chroniques Rap, Soul/R&B, Electro…

Hocus Pocus « Place 54 » @@@@1/2


Le paysage rap français n’offre pas rĂ©ellement un hip-hop de qualitĂ© en cette annĂ©e 2007, on a connu des millĂ©simes bien plus intĂ©ressants. 2007 n’a vraiment pas Ă©tĂ© une bonne moisson. Le tsunami Dirty South inonde les ghettos, oĂč de rares surprises sortent la tĂȘte de l’eau (SoFresh Squad), et tous les albums en major sonnent pareil. Le troisiĂšme album de Sinik est l’exemple incarnĂ© de cette stagnation, je dirai mĂȘme stigmatisation, une uniformisation qui n’ose pas sortir du sempiternel schĂ©ma piano/violon (quand elle ne suit pas la tendance sudiste). La place de numĂ©ro 1 de LIM dans le top ifop contre un flop de Passi dĂ©montre bien que les jeunes prĂ©fĂšrent du rap sans hip-hop, sans passion, sans intĂ©rĂȘt quoi. La vague sudiste s’empare du rap français mais aussi les beefs Ă  profusion importĂ©s des Etats-Unis, des mecs des citĂ©s sans talent envahissent les bacs, c’en est dĂ©sespĂ©rant et c’est vendeur. Il y en a marre, marre, marre.

Abd Al Malik disait qu’on ne peut pas continuer dans ce sens lorsqu’on donne le bĂąton avec lequel on tape, mais les clichĂ©s s’amplifient de plus en plus, comme ces rappeurs cagoulĂ©s armĂ©s qui passent Ă  la tĂ©lĂ©. Les ‘antiquitĂ©s’ IAM et MC Solaar s’en sortent dignement mais leurs retours en force ne dĂ©vient pas ce constat qui est le mien, plutĂŽt pessimiste. AprĂšs, il faut surveiller de prĂšs les indĂ©pendants comme les sorties Just Like Vibes ou des producteurs internationaux comme Clutch Player et DJ Cam. C’est officiel, Skyrock a gangrenĂ© le rap en France et instaurĂ© une mentalitĂ© Ă  la con. Les arguments de vente ne feront pas penser que le rap se porte bien simplement parce qu’il gĂ©nĂšre beaucoup d’argent. Il m’arrive de penser que si j’avais dĂ©couvert le rap cĂ©fran Ă  cette Ă©poque, je trouverais cette musique nullissime. Je suis aigri, je suis redevenu fĂąchĂ© avec le rap français, c’est un fait que j’assume pleinement, et je m’en contrefiche de passer pour un nostalgique de notre Ăąge d’or, ceux qui ont vĂ©cu cette Ă©poque savent comme moi que tout est Ă  refaire. Ou presque. 

Pour oublier mon vague Ă  l’ñme, je me mets Ă  penser que j’assiste Ă  l’établissement en France d’une mouvance hip-hop soulful et jazzy qui commence doucement Ă  montrer quelques Ă©tincelles de lumiĂšre dans cette soupe matĂ©rialiste et commerciale (on pourrait croire que Diam’s a rĂ©cupĂ©rĂ© le public de Leslie et Lorie). Je pense Ă  des petits artistes, des emcees comme Kwame et RĂ©el Carter par exemple, le trĂšs classe concluant Lipopette Bar d’Oxmo Puccino, la reconnaissance du Slam avec Grand Corps Malade, Abd Al Malik et RocĂ©. On catalogue ça comme Ă©tant du rap intello, je rĂ©pondrai Ă  ces faux amateurs de hip-hop que le rap doit rester une musique intelligente qui nĂ©cessite plus de 30 de QI, pas de tourner en rond dans les playlists des radios et que ce n’est pas l’argent qui fait vivre un rap pauvret. Bref, j’en arrive au sujet aprĂšs ce billet d’humeur avec Place 54, ce troisiĂšme opus des Hocus Pocus, avec cette fois un support de poids, la prestigieuse insigne Motown France (certes souillĂ©e par les palabres de Vitaa). La formation hip-hop/jazz nantaise orchestrĂ©e par le surdouĂ© 20Syl a pour mission de nous offrir de la magie. Tour d’horizon de cette Ɠuvre scintillante, riche en soul music. 

La lecture de l’album commence, le train quitte le quai pendant que l’auditeur rejoint la « Place 54 » dans le TGV Paris-Nante. L’instrumentation en live est trĂšs rĂ©ussie, elle nous assied confortablement dans l’ambiance, c’est le dĂ©but d’un voyage immobile oĂč l’on voit juste le paysage dĂ©filer devant nos yeux fermĂ©s. Je sais que « Voyage Immobile » est le nom de la derniĂšre chanson de l’album (rendant un bien bel hommage aux artistes qui l’ont influencĂ©, tels que Billie Holyday, Stevie Wonder, les Tribe Called Quest ou encore J Dilla), je l’ai repris parce que je ne vois pas d’autre terme, ni un meilleur synonyme pour parler de ce que nous font vivre les HP. Les textes de 20Syl font travailler notre imagination, preuve qu’il a progressĂ© Ă  l’écriture poĂ©tique. Ensuite la bande nous emmĂšne dans leur bus de « TournĂ©e », rĂ©cit d’un carnet de voyage plein d’anecdotes jamais inintĂ©ressantes, ou ailleurs, en nous mettant dans la peau d’un « Touriste » se pavanant dans un pays exotique, sans se soucier de l’envers du dĂ©cor de carte postale qui l’entoure, de la pauvretĂ© des habitants (par la voie d’Elodie Rama) qui s’efforcent de garder des apparences pour accueillir les vacanciers. 

« Hip Hop », le titre qui les a fait connaĂźtre en 2006, est passĂ© Ă  « Vocab ! », seconde collaboration avec les californiens survoltĂ©s, The Procussions. Le point commun entre ces deux morceaux (outre la prĂ©sence du groupe signĂ© chez Rawkus), c’est la prĂ©servation d’un Ă©tat d’esprit authentique dans le hip-hop, qui passe ici par le respect mutuel de cette culture urbaine diffĂ©rente selon les pays, principalement les rapports entre les artistes rap europĂ©ens avec les grands frĂšres amĂ©ricains que l’on admire. 20Syl, Stro the 89th Key, Mr J.Medeiros et la voluptueuse T-Love Ă©changent leurs points de vue en franchissant la barriĂšre de la langue, discutant en slang dans le rap cainri, de la comprĂ©hension de leurs lyrics qui peuvent provoquer des dĂ©sappointements ou au contraire susciter notre envie tellement ils ont du style. Dans tous les cas, on sera d’accord sur le faite que le beat dĂ©boĂźte les nuques.

Les Hocus Pocus dĂ©fendent l’exception culturelle française Ă  leur maniĂšre, mĂȘme si sur « Quitte Ă  T’aimer » (qui reprend « Petit Pays »  de Cesaria Evora), le MC Ă©tale son lot de reproches et de confidences Ă  la France personnifiĂ©e, sans trop pousser mĂ©mĂ© dans les orties. C’est lĂ  que j’en viens au dĂ©faut des Hocus Pocus, c’est malgrĂ© le fait qu’ils apportent tous les Ă©lĂ©ments nĂ©cessaires Ă  la fabrication d’un hip-hop de haute qualitĂ©, les raps de 20Syls sont parfois trop gentillets. Comme le dit trĂšs bien mon pote JP (alias mista jpkoff), « ce n’est pas le genre de hip-hop qu’on Ă©coute Ă  fond en voiture vitre baissĂ©e », surtout lorsque 20Syl rime « je la saoule et je la fais criser/ quand la douche est pleine de petits poils frisĂ©s/ sa patience se consume comme un tas d’allumettes/ quand je ne rabaisse pas la lunette » sur « Je La Soul ». À prendre avec humour et simplicitĂ©. Car la caractĂ©ristique de 20Syl est d’assumer qu’il a une ‘vie normale’ comme beaucoup d’autres (Ă  voir sur « Normal »), Ă  l’instar de rappeurs qui s’en inventent une hors de la rĂ©alitĂ©. Il nous narre d’ailleurs ses souvenirs d’enfance lorsqu’il revoit « l’Histoire d’une VHS » sur une note acoustique, qu’on retrouve Ă©galement sur « Touriste » et « Normal » justement.

20Syl garde une touche de lĂ©gĂšretĂ©, comme sur le single « Smile » accompagnĂ© du soul singer anglais Omar, amenĂ© par un air d’harmonica trĂšs sympathique. On a l’impression quelquefois de trouver dans son flow un peu d’Akhenaton. Le MC/producteur porte haut et fort son intĂ©gritĂ©, celle d’un grand garçon en l’apparence reservĂ© qui se lĂąche une fois le micro en main, portant un regard critique sur des thĂšmes d’actualitĂ© sur « Recyclé » et « Mr Tout Le Monde », l’histoire d’un tĂ©lĂ©spectateur dĂ©peignant les rouages de l’industrie du disque et de la tĂ©lĂ©rĂ©alitĂ© bidon. Tout ça pour en venir au fait que les Hocus Pocus livrent un album d’une fraĂźcheur bienvenue, un rap oxygĂ©nĂ© Ă  la vibe soul/jazz momentanĂ©ment acoustique, plus vrai que nature pourrait-on dire. Vous ne voyagerez plus en train sans Place 54 dans le baladeur. 

 

(chronique écrite le 11 Aout 2008 )

Une rĂ©ponse Ă  « Hocus Pocus « Place 54 » @@@@1/2 »

  1. Avatar de plb

    TrĂšs bonne chronique pour cet excellent album ,une vrai tuerie ,il a des instruments et pas des synthĂ©s ,des vrais themes et pas de themes genre « Fuck The Police » ou « La France nous mĂ©prise »
    AprĂšs cest vrai que cet album sonnre moins hip hop que 73 Touches mais il est vraiment bon

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