Chroniques Rap, Soul/R&B, Electro…

Jill Scott « To Whom This May Concern » @@@@½


Il s’est passé beaucoup de choses en dix ans, beaucoup trop de choses, souvent de mauvaises choses. C’est le temps durant lequel la divine Jill Scott s’est effacée de la scène musicale. Et la voilà qu’elle réapparait, quand tout semble s’assombrir et se perdre, en plein coeur de l’hiver 2026, avec To Whom This May Concern. Si la chanteuse nusoul de Philly vous a manqué, ce sixième album vous ouvre grand ses bras.

Et la première chose que réalise Jill avec brio, et facilement, c’est nous requinquer, nous faire redresser la tête et nous relever, bomber le torse et marcher fièrement droit devant pour affronter l’adversité avec « Be Great ». Sa voix et son message nous re-mobilisent en somme, avec les cuivres de Trombone Shorty pour apporter ce pep’s qui donne ce regain d’énergie. Une fois d’attaque, c’est plus facile d’être dans le mood hyper agréable de « Beautiful People » (produit par Om’Mas Keith), dans le confort d’un entourage de qualité avec un enrobage sonore des plus moelleux et classe. Plus loin, « Liftin’ Me Up » nous remet dans une ambiance festive et chaleureuse, même dansante, et ça fait un bien fou ce moment de légèreté.

En parlant d’entourage, les invités sont triés sur le volet et pas des plus habituels. Le singulier Ab-Soul apparaît sur « Ode to Nikki » (en hommage à l’écrivaine engagée afro américaine Nikki Giovanni), JID sur le touchant « To B Honest » (Jill a toujours ce don incroyable de toucher notre âme en plein coeur avec sa sensibilité naturelle), et puis ce bon vieux Too Short, soixantenaire, qui confronte sa vision de pimp à celle féministe de Jill sur « BPOTY », tout en métaphores pour parler social. La grosse surprise, c’est la présence de DJ Premier sur « Norf Side » et qui dit Premier, dit hip-hop. La question élémentaire : comment Jill Scott va chanter dessus? Elle ne chante pas, elle rappe. Et entendre Jill Scott rapper comme si elle avait fait ça toute sa vie, c’est comme un choc tellement elle impressionne. La jeune Tierra Whack la seconde sur ce titre qui nous met sur le cul. Bravo les girls.

Rap donc, et aussi spoken-word, très cher à notre diva nusoul, cumulé à ses vocalises qui font tous deux des merveilles sur « Offadaback ». Jill Scott est du genre à appeler à un chat un chat et évoquer des sujets librement, avec coeur, raison et réalisme, même des sujets qui nous touchent tous. Sur « Do The Math », elle somme tout ce qui nous coûte au quotidien. Il y a « To B Honest » que j’ai déjà cité, où la question de l’empathie est prédominante et, sur un thème plus ‘hot’, « Don’t Play » qui a cartonné au live COLORS en début d’année. Les métaphores charnelles font tourbillonner notre imagination : « Touch me all over, squeeze my meat/ Everything on me got feeling/ Change the position up/ Give me Afrobeats/ Please me hard/ So hard like a K-Dot lyric, then Sweet/ Like my grandma’s yams/ With the marshmallows on top ». Notez le clin d’oeil à Kendrick. La single « Pressha » est plus pessimiste lorsqu’il s’agit d’évoquer la culture du corps parfait et des injections très fortes. Cette chanson laisse échapper une certaine froideur, celle qui incite à fermer son col, un vent venu de North Philladelph », et qui reflète l’état d’esprit de ces récentes années 2020. Idem pour le spleen ambiant de « Offadaback ». J’aime bien penser que malgré toute la chaleur dont fait preuve preuve Jill Scott, To Whom This May Concern est -ce que j’appelle- un « album d’hiver ». Il tient chaud mais peut souffler le froid, puis en retour, nous faire un énorme câlin sur le smooth, séduisant et cosmique « A Universe » (mon morceau préféré de l’album). C’est comme capturer cet instant où une personne se laisse plonger dans notre regard et que le temps semble suspendu, sans plus rien faire attention à ce qu’il se passe autour de nous.

Musicalement, cet album explore d’autres styles non loin de ceux de la nusoul. La tendance jazz cabaret sur « Pay U On Tuesday » est assez facile, d’autant plus que Jill se paie la tête des personnes toxiques, ce qui a un côté ma Foi assez jouissif. Tout le monde sait qu’elle n’a pas sa langue dans sa poche, et on ne s’en lasse jamais. Plus rythmé, « Right Here Right Now » s’inscrit dans les codes house music avec un groove rafraîchissant, assez académique dans l’exécution, mais comme les titres « Be Great » et « Liftin’ Me Up », cela participe à une élévation de l’ambiance vers quelque chose de plus positif. Après plusieurs réécoutes complètes, il apparaît que To Whom This May Concern est une oeuvre équilibrée (chaud/froid, positif/négatif, down/uptempo), qu’on avait besoin d’entendre. Et parce que c’est la reine Jill Scott, et qu’elle nous a drôlement manqué.

LA NOTE : 18/20

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