Gnarls Barkley « The Odd Couple » @@@@


Qui n’a pas le sourire aux lèvres en se remémorant le voyage hors du commun à St Elsewhere il y a deux ans de ça, là où les Gnarls Barkley, nous avaient fait explorer leur univers musical génial et ultra-créatif complètement « Crazy » ? Je m’en souviens comme si c’était hier de cette fabuleuse découverte, de cette impression d’avoir posé le pied sur une planète vierge, sans frontière artistique, ni barrière culturelle, ni industrie musicale, sur laquelle Cee-Lo et Danger Mouse ont laissé libre cours à leur folie créatrice.

Apprenant la sortie avancée à début Avril de The Odd Couple, leur nouvel album, j’étais envahi d’une joyeuse impatience, la même qui a  accompagné mes pas jusque chez mon disquaire habituel. J’y remarque immédiatement le CD en évidence sur l’étalage du rayon Hip Hop/Rap US, je paye et je rentre chez moi m’empresser d’écouter ce disque. Durant le chemin du retour, dans les transports en commun lyonnais, je regardais d’un œil contemplateur la pochette couleur saumon où l’on aperçoit l’image ce couple insolite dans une espèce de silhouette en forme de Lego, en travers desquelles on aperçoit une ville futuriste en gros pixels et angles arrondis. Vu qu’ils sont notoirement pourvus d’une imagination débordante, il m’est impossible d’imaginer les trouvailles que me réservera cet album, encore moins de caresser l’idée de ce qui va m’attendre. J’en attends beaucoup honnêtement. En tout cas, il me tarde d‘ouvrir la boîte de Pandore.

 

Une fois le CD inséré dans le lecteur de mon ordinateur portable, les écouteurs soigneusement insérés dans le creux de mes oreilles, le tout avec des gestes patients afin de savourer cet instant, puis je clique machinalement sur le bouton de lecture en pensant très fort « ENFIN !!! ». C’est parti pour de nouvelles aventures à la recherche de trésors enfouis dans une lointaine galaxie, me dis-je en ménageant mon enthousiasme, par prudence. Et j’ai plutôt eu raison… Pendant une demi-heure environ, j’ai entraperçu une faille spatio-temporelle vers l’époque des sixties et seventies. Quoi, c’est tout ? C’est passé trop vite, je n’ai pas pu rentré dans le délire, je n’ai pas eu le temps de mémoriser partiellement les morceaux. La fatigue peut-être. Je restais toutefois dubitatif et inquiet par cette impression à chaud.

Quelques jours après, j’étais dans le train avec The Odd Couple dans mon iPod (personnalisé), plus concentré cette fois. J’étais là le regard vide, la tête posée contre le fauteuil, tournée vers le paysage défilant à 200 à l’heure, en train d’écouter Cee-Lo chanter avec sa spontanéité naturelle sur des instrumentaux originaux qui rappelle passagèrement la musique yéyé et la surf music sur fond de soul vintage à la mode et de l’électro-folk. Ce qui m’a frappé par-dessus tout dans cet album, c’est cette amertume ambiante, cette atmosphère mélancolique, pessimiste, à cent lieues de la fantaisie fantastique de leur premier chef d’œuvre catégorie ‘OVNI’. Simultanément aigri et fasciné par cette tournure pour le moins déroutante, j’avoue avoir eu quand même ce déclic, certes tardif, qui finit par développer ma curiosité. En fait, St Elsewhere nous avait carrément aspiré dans leur monde à part, et inversement, ce successeur réclame une attention toute particulière ; il faut s’y pencher dessus sans avoir peur du vertige pour tomber dans le vortex. Fin de la réflexion, le train s’arrête à ma destination. J’éteins mon baladeur, récupère ma valise et descends du wagon rejoindre prestement ma copine m’accueillant sur le quai avec un grand sourire.

 

Plus tard dans la semaine, un gros problème vient de me tomber sur le nez : je suis assis devant mon ordinateur, l’air pensif, prêt à taper la chronique de The Odd Couple sur mon traitement de texte mais rien ne sort. Blocage total. Est-ce que je souffre du syndrome de la « page blanche » tant redoutée par les journalistes et écrivains ? Je ne sais pas vraiment si je dois me fier à ce diagnostic personnel, mais je n’arrive pas à organiser mes idées, à trouver l’inspiration pour décrire cet album indescriptible autrement que par ma propre appréciation des choses. C’est comme si ces idées fuyaient comme des bulles de savon qui finissaient par éclater à chaque fois que j’essayais de les saisir pour les mettre par écrit.

Mon soupir en disait long sur ma motivation en berne, masquant une certaine anxiété grandissante. Du coup, je me suis allongé sur le canapé pour me reposer avec ce maudit album des Gnarls Barkley dans les oreillettes. Mes yeux se plissaient naturellement, quittant peu à peu la vision de la réalité pour faire place à mon imaginaire, uniquement guidé par la musique et les paroles. Ça ressemblait à une sorte de séance d’auto-hypnose, qui – j’espère – m’aidera à écrire mon article.

 

Attention, c’est parti ! Silence… moteur… action ! Je rentre dans un décor de film culte, un snack-bar américain au décor très sixties voire kitsch, avec une piste de danse centrale en parquet et autour des banquettes en skaï placées en face-à-face dans des faux intérieurs de Cadillac. La seule différence avec la scène originale venait de la bande-son, le morceau s’appelait « Charity Case ». C’était rythmé pareil, sauf que c’était morose et gospel. Drôle d’endroit pour un rendez-vous thérapeutique avec Cee-Lo et Danger Mouse, tous deux assis à la table ‘Impala’ en train de goûter un milk-shake extra à 5$. Si j’avais su, je me serais habillé en smoking moi aussi. Je me pose sur la banquette libre et Cee-Lo retire la paille de sa bouche pour entreprendre la conversation. « How are you ? I think I can help. But I can’t help myself ! », me dit-il d’une mine déçue avant de se mettre à chanter. « Get away now » me lance-t-il l’air blasé. Apparemment il paraissait soucieux de son propre état psychologique.

Ne cherchant pas à les déranger plus longtemps, je quittais le bar par la porte d’entrée qui s’ouvrait dans une chapelle abandonnée. Les bancs étaient délabrés, les vitraux crasseux ne laissaient qu’entrer que de faibles halos de lumière dans la nef. Sur le flan droit du chœur illuminé par des cierges, Mouse jouait une mélodie d’une pauvre tristesse sur l’orgue poussiéreux, pour accompagner la prière de Cee-Lo. Agenouillé devant l’autel, il laissait exprimer sa solitude infinie dans un chant de désespoir. Dans sa quête spirituelle, il n’avait de cesse de demander « Who’s Gonna Save My Soul ? ». Le cœur serré, je décide de le rejoindre pour le convaincre de sortir de ce lieu sépulcral délaissé.

Au diable la dépression, « I’m Goin’ On » lança-t-il pour se dominer. L’église devint soudainement rayonnante, Danger Mouse restait assis derrière l’orgue, des chœurs gospel tapant des mains sont apparus de nulle part, et même un batteur et un rockeur, pour encourager Cee-Lo à aller de l’avant.

 

Je n’ai pas trop compris ce qui s’est passé ensuite, il y avait une espèce de brouillage électronique. Juste après avoir frotté mes yeux, un Justin Timberlake déguisé avec des grosses lunettes et une perruque présentait une émission télévisée, où les Gnarls Barkley étaient invités à chanter leur single « Run » devant la foule de jeunes danser le Twist dessus.

Mais les choses ne se sont pas passées comme dans le clip. L’écran de télé s’agrandissait devant moi et je finis dans un champs de fleurs. Et là, en haut de la colline, un combi Volkswagen me fonça dessus en écrasant la flore sur son passage. Cee-Lo en mode hippy conduisait l’engin à travers champs tandis que son passager, un Danger Mouse défrisé imitant le look de John Lennon, s’accrochait où il pouvait. Voyant le véhicule foncer sur moi, je pris mes jambes à mon cou, poursuivi par le chauffard qui criait énergiquement « Run away for you life ! » sur le rythme effréné de cette chanson.

En contrebas, j’aperçois une grande cabane et je puise mes derniers efforts pour m’y réfugier. Essoufflé, mais terrorisé par le bruit de coups de feu. La luminosité s’assombrit instantanément, comme si une nuit de pleine lune était tombée en un clin d’oeil. J’entendais à l’extérieur Cee-Lo murmurer « Would Be Killer » en rôdant lentement autour du cabanon. Je voyais son ombre monstrueuse suivie de celle d’un grand individu touffu se former contre les murs chaque qu’ils passaient devant les fenêtres. La musique subtilement angoissante ne faisait qu’amplifier ma peur.

Une fois ce court thriller passé, il s’est mis à pleuvoir violemment. Mon refuge fur arraché du sol par un tourbillon de vent, du coup je me retrouvé sous la pluie orageuse. Trempé jusqu’à la moelle en deux secondes à peine, je distinguais au loin Cee-Lo brandissant les mains en l’air, gueulant de toutes ses forces des incantations du « Open Book ». Nom de Zeus, chuchotai-je, ce mec est un vrai Dieu ! Bloub, je viens de me faire rincer par une vague.

 

Putain c’est quoi de bordel ? Et puis j’ai atterri où là encore ? ça commence à bien faire. Enervé, je sortais de l’eau pour poser le pied sur ce qui semble être une plage californienne un après-midi d’été. J’ai estimé qu’on était vers la fin des seventies grâce à la fameuse fête foraine juste à côté de la digue et des vieilles décapotables chromées qui complètent ce décor de carte postale. Juste un détail anachronique, la mélodie synthétique du camion de glace conduite par Danger Mouse qui s’arrêta à ma hauteur. Le panneau s’ouvre et le marchand Cee-Lo me propose un ice-cream plein de vermicelles. Le geste volontairement maladroit, ce bougre fait tomber la boule de glace sur mon T-Shirt mouillé. Scandalisé, je lui grogne alors en pleine face « hey, tu pourrais faire gaffe! va te faire voir ! », « yeah fuck you too ! » me répondit-il d’un air je-m’en-foutiste, « whatever… ». Il enfila sa combinaison de surfeur, prit sa planche et sortit par la porte de derrière du camion, pendant que Danger Mouse faisait un tour de planche à roulette.

Il pleuvait à nouveau des cordes sur le bord de plage mais ça n’empêchait pas les deux Beach Boys de s’éclater. « Don’t be surprised » revint-il me dire en se séchant sur le sable. C’est bizarre dit comme ça, sorti de son contexte, car cette chanson me paraît assez philosophique. Bref, il s’installa sur sa serviette et Danger Mouse vint le rejoindre avec un clavier Bontempi sophistiqué et une guitare sèche pour son acolyte. C’était assez rudimentaire mais la chanson qu’ils ont composé ensemble, « No Time Soon », m’a vachement ému. Le crépuscule laissait place à la nuit, un petit feu s’improvisait sur le bord de l’océan, avec le pur look qui allait avec (shorts et chemises hawaïennes).

Pour « She Knows », ça jouait de la flûte enchantée au clair de lune, ça tapait dans les mains en écoutant le bruit des vagues… Simplement magique. Avant de se coucher à la belle étoile, Cee-Lo me raconte son idylle avec une fille aveugle qu’il surnomme « Blind Mary ». Il voulait la demander en mariage. Personnellement ça me paraissait insensé cette histoire à la Big Fish.

 

Re-changement de décor. Cette fois, le paysage qui s’offrait à mes yeux est identique à celui se trouvant sur le livret déplié : une ville en 2D aux traits colorés, cubiques et circulaires. « Neighbor » était le thème d’une série télévisée. Le synopsis était le suivant : dans ces suburbs géométriques se trouvait la maison des Gnarls Barkley, à côté desquels habitait un voisin jaloux de leurs biens et qui n’arrêtaient pas de les épier par la fenêtre.

Je quitte The Odd Couple en bons termes avec « A Little Better » mais le morceau fut brusquement interrompu par je-ne-sais-quoi. Je me réveillai subitement le cœur battant, quelque chose m’a sorti de mon assoupissement. C’était mon chat qui avait sauté sur mon ventre. Dur d’émerger dans ces conditions, j’ai fait une sieste bizarroïde de 30 minutes environ. Je regardais dehors par la porte-fenêtre. Il faisait moche, il avait plu quelques gouttes tout à l’heure. Ça allait de pair avec mon humeur maussade. Entre une moue et un bâillement, je me préparais un expresso pour sortir de ma léthargie et surtout me remettre au travail pour raconter cette mésaventure invraisemblable.

 

 

 

Un commentaire Ajouter un commentaire

  1. Yo Moma! dit :

    Je viens de réécouter cet album et c’est définitivement un chef d’oeuvre. J’attend le 3ème avec impatience.

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