IAM « Rêvolution » @@@½


Les revoilà, encore eux, les vétérans du groupe IAM. C’est la surprise, peu importe qu’elle soit bonne ou mauvaise. Peut-être avait-on conclu trop rapidement que leur album éponyme paru fin 2013 était leur baroud d’honneur, le point final d’une grande fresque discographique. Après tout c’est vrai quoi, IAM était annoncé comme étant leur dernier, dans le sens où il n’y en aura plus d’autre après. Ceci dit, l’ultime charge de cet opus aurait du nous mettre la puce l’oreille, elle s’intitule « Renaissance ». Voici donc leur nouvel album, leur huitième, baptisé Rêvolution, mais pas de renouveau.

Le défi du temps

Ce nouvel opus sort à un moment clef d’une carrière qui a dépassé leur demie-vie. Leur (le?) monument L’Ecole du Micro d’Argent a fêté cette année ses 20 ans d’existence, c’était le précédent millénaire, et dans une moindre mesure, Saison 5 a soufflé ses 10 bougies. Si le groupe a conçu des œuvres qui seront étudiés dans des centaines d’années par des archéologues du son, ses membres, eux, ne sont pas éternels. Pour ceux qui comme moi ont passé le cap des trente révolutions sur cette planète, qui ont grandi avec le rap durant les années 90, le temps qui passe se fait sentir. On repense au passé, à la gueule qu’avait le paysage rap hexagonal, à cette grande photo de famille qui a réalisé la bande-son de notre jeunesse. Le souvenir de ces beaux jours, c’est ce qu’on appelle la nostalgie. Aujourd’hui certains de ces visages familiers sillonnent la France avec la tournée ‘L’âge d’Or du Rap Français’ pour réveiller la ferveur passée, d’autres refusent de grandir comme ce type qui fait de la gonflette à Miami avec sa casquette vissée sous les yeux et prend un malin plaisir à pourrir ses anciens camarades sur Instagram.

Combattre le temps qui défile inexorablement est un défi en soi, peu sont les rappeurs ou groupes qui affrontent l’âge en face et font avec, comme s’il s’agissait de défricher une autre forme d’inconnu. À ce propos, Je Suis En Vie, le dernier solo d’Akhenaton, en est un bien bel exemple. Aux Etats-Unis, les come-back respectifs des Tribe Called Quest et des De La Soul ont été célébrés et chaleureusement applaudis comme des vieilles gloires du rock qui n’ont jamais perdu la cote, et l’on continue de rêver d’un retour des Outkast. L’enthousiasme est bien réel. En France, rien à voir, le public, et pas que le plus jeune il faut dire, semble de plus en plus circonspect, fébrile, voire réticent, de voir des ‘vieux’ artistes hip-hop francophones poursuivre leur passionnante activité. Et ils sont plus nombreux qu’on le pense si on compte les Sages Po (qui viennent de sortir Art Contemporain) ou la Fonky Family (en cours de re-formation). Il y a cette pensée tenace qui fait qu’on les imagine volontiers à la retraite comme ces sportifs de haut-niveau qui font leurs adieux passé le cap des 40 balais. « Faites la place aux jeunes » comme on entend souvent, une mentalité pour qui a pour effet pervers d’entretenir cette image que les médias ont du rap de « musique de jeune » et qui boucle à l’infini ce clivage générationnel, entre ceux qui se font taxer de puristes (parce que « le rap c’était mieux avant ») et la plus jeune génération qui se contre-fout de l’histoire du rap, préférant des rappeurs décomplexés qui font le buzz et les font tripper sur les réseaux sociaux ou sur YouTube, ce qui est parfaitement normal non ? Mais rien n’empêche les IAM de co-exister avec des PNL, SCH ou JUL.

Une présence justifiée

La fraîcheur des jeunes jours fait place l’expérience et la sagesse, c’est ainsi que va à peu près la vie. Evidemment que nos marseillais Akhenaton, Shurik’N, Kheops, Imhotep et Kephren auraient pu mettre fin à IAM en se livrant à des activités solos, se focaliser sur leurs structures etc, ils auraient pu. Mais non, ils sont toujours debout, prêt à mettre leur honneur en jeu. Et évidemment qu’ils restent fidèles à leur art, leur philosophie, leur musique, mais sans rester passif, la meilleure défense c’est l’attaque. N’allez pas imaginer une seule seconde les entendre poser sur de la trap, un beat dance ou user d’un refrain à l’autotune pour plaire au moins de 21. Non ils restent authentiques, « Orthodoxes » pour reprendre leur terme, un extrait où AKH ferme quelques bouches à toutes les têtes pensantes qui veulent leur couper le micro, qui ont tout fait pour que le rap n’aille pas aussi loin. L’envie, l’énergie et la motivation qui animent nos quadras se transmet dès le premier couplet de Shurik’N sur l’ouverture « Depuis Longtemps ». Leur passion est toujours intacte, c’est une des premières raisons de l’existence de ce puzzle de 19 chansons qu’est Rêvolution. Pour info, le titre est la fusion des mots ‘rêve’+ ‘évolution’ qui donne ‘révolution’. La pochette est un bel exemple graphique de fusion également. Le morceau-titre donne la mesure de la hauteur que les IAM ont mis par rapport au rap actuel, avec quelques rimes qui piquent (« le bon MC c’est donc un mec qui bastonne avec une bonne comm/ C’est remporter le concours de la phrase conne »). Pourtant ils sont fiers de l’invasion du rap en riant des clichés que cette musique qu’on aime conserve hélas toujours sur le terrible « Monnaie de Singe ».

En écoutant « Orthodoxes », on réalise que les propos d’IAM n’ont pas changé d’un iota depuis leurs débuts, parce que les choses n’ont pas tellement changé. En fait si, c’était pire avant comme le dit le refrain de « Rigamortis » qui sert aussi d’épitaphe au rap des années 90.

Le constat est globalement amer, donc le combat continue. Les politiques sont toujours étonnés de voir que le rap existe, les rappeurs ne sont jamais pris au sérieux par les médias généralistes, puis c’est toujours la merde dans ce pays et dans le monde, hé ouais. Tout ça justifie également les raisons de ce ‘re-retour’, comme une obligation morale et citoyenne, cette nécessité de pointer du doigt le négatif, un des fondamentaux du rap. Mais le goût de l’amertume peut s’apprécier avec l’âge. Par contre attention à la redite lorsqu’ils évoquent leur vécu et la façon dont tourne le monde, avec un style d’écriture et des flow figés depuis des années, ce qui peut ternir l’écoute d’un album magnifiquement écrit et produit, mélodieux, aux beats calibrés et diversifiés tel un melting-pot. On se plaît à écouter la basse funky de « Life I Live » (avec Tyler Woods) ou le riddim reggae de « Ils ne savent pas » (où Akhenaton taille France Télé), on se surprend à entendre nos deux rappeurs jamais fatigués chanter le refrain de « Grands Rêves dans les Grandes Boîtes ». On est méditatif quand on tend l’oreille avec leurs très beaux textes (la lettre à la « Paix », la belle réflexion d’« Auréole »), on abaisse la cagoule quand on lance le cocktail Molotov « Fiyah » (avec le flow empoisonné de Lino d’Ärsenik), on pâlie l’absence de leurs délires scienfitiques nippo-égypto-greco-romains avec « 1 gun, 2 gunz, 3 » qui démontre que les IAM s’adaptent facilement aux sonorités actuelles, et on a envie de les revoir en concert pour les entendre rapper l’enthousiasmant « Exister ».

C’est là que je me rends compte que la problématique de l’âge décrite dans chronique d’Arts Martiens comporte beaucoup de points communs avec celle-ci.

Après le record de ventes de l’Ecole du Micro d’Argent, IAM bat un nouveau record, un record que le groupe détient déjà, celui de la longévité, et ce depuis Saison 5. À ce niveau-là, ils repoussent l’âge de la retraite dans le rap. Qui l’aurait cru quand ils ont débarqué en 1989 ? Même pas eux. Bien que le groupe garde le même rythme de croisière depuis Arts Martiens, IAM sont ancrés dans le présent. Les membres restent les observateurs de la jeunesse actuelle plutôt que de paraître moralisateur vis-à-vis de celle-ci, les portes-paroles d’une génération qui a du se débrouiller pour vivre a minima, les messagers privilégiés de ceux qui ont grandi avec leur musique. S’il faut des gardiens du savoir prêt à défendre jusqu’à la mort la culture hip-hop et les quartiers en France dans les bacs et sur scène, les IAM sont en bonne place, n’en déplaisent à leurs détracteurs.

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