« Compton » a soundtrack by Dr Dre @@@@½


Fin du suspens : Detox aura été un album mort-né. On avait évoqué sa trop longue gestation dans le tout premier numéro de Now Playing et pour être honnête, au fur et à mesure que le temps passait, on n’y croyait plus, et le docteur non plus semble-t-il. De ses propres mots, ce grand perfectionniste avouera pas plus tard que cet été ne pas avoir été satisfait de la quarantaine de morceaux enregistrés jusqu’alors pour ce qui était l’album rap le plus attendu, espéré et fantasmé de toute la planète entière durant ces dix dernières années. Tant d’années où la Californie est devenue un désert médical en quelque sorte. Dans le fond, Dr Dre n’a pas tort d’avoir provoqué cet avortement volontairement : nous aurions été déçus de toute manière. Si l’on s’en tient aux instrumentaux que l’on a pu entendre dans les publicités pour ses casques Beats et les deux singles « Kush » (finalement très bon) et l’impardonnable « I Need a Doctor », il était fort à parier que la déception aurait été au rendez-vous. Puis il y a eu l’arrivée de Kendrick Lamar chez Aftermath, la vente de Beats à Apple contre un chèque de neuf (9!) zéros…

Et il fallait quand même qu’un petit miracle se produise. Après tout, D’Angelo est bien parvenu à faire son grand retour après quinze longues années de patience donc tous les espoirs pouvaient être permis à ce niveau-là. Il fallait juste l’occasion idéale de se faire remarquer au bon endroit et au bout moment. Et cette occasion-là elle tombait à pic : le biopic Straight Outta Compton racontant sur grand écran l’histoire sulfureuse des N.W.A. Une super-production hollywoodienne mettant en scène le groupe le plus dangereux du monde vingt sept ans après la sortie de l’album qui a donné son nom au film et qui avait embrasé Los Angeles à l’époque. Les retrouvailles avec Ice Cube et DJ Yella, trente ans de souvenirs qui ressurgissent depuis ce ghetto de Compton qui les a vu grandir et exploser au grand public… Dr Dre ne pouvait pas rester sans rien faire face à ce moment quasi historique. Surtout que son deal avec Apple Music lui apportait un support immédiat pour sortir un nouveau projet d’envergure préparé dans le plus grand secret sur la plateforme de la Pomme, à la manière dont Beyoncé et Drake ont mis à disposition leurs derniers albums, c’est-à-dire avec un certain effet de surprise. Ce qui n’a pas manqué puisque rien, aucune info n’a filtré jusqu’à ce que Ice Cube vende la mèche dix jours avant la sortie officielle sur iTunes. Seize ans après 2001, sort le troisième album de Dr Dre, baptisé du nom de son berceau, Compton (écrit aussi Compton : a soundtrack by Dr Dre). Alleluia !

Alors sans attendre, téléchargement sur iTunes. Lecture. Une intro qui démarre comme un court thème de production cinématographiquee, la signature du docteur. Puis les choses sérieuses démarrent avec le triomphal et statutaire « Talk About It », et c’est King Mez qui a l’honneur de lancer le morceau. Une façon de mettre en avant le medical writer principal du docteur ainsi que le chanteur Justus, ce avant que Dr Dre entame un discours chargé d’égo, tel un docteur réputé mondialement en commençant par « I just bought California », puis rappeler quel genre d’homme il est quand il est question de rapper (« Andre still Young to say fuck y’all »). D’entrée, Andre le géant marque son territoire et les esprits, non sans faire preuve d’agressivité. L’interprétation du docteur de cinquante ans est réellement bluffante, comme si on lui avait transfusé du sang frais. Entre son flow sur 2001 et Compton, il y a un large fossé. Sans trop entrer dans les détails, cet album est relativement introspectif. Sur « It’s All On Me » (qui convie le talentueux BJ The Chicago Kid pour le refrain), il revient sur sa période NWA jusqu’à sa rencontre avec Suge Knight. De même sur « All In a Day’s Work », Dre raconte son ‘workaholism‘ sans montrer une once de regret et pour finir « Talking to my Diary » ferme le livre de sa vie en laissant quelques pages à écrire… Le docteur ne range pas son scalpel. Dans la catégorie égotrip, on peut citer l’excellent « Satisfiction » pour son ton insolent en compagnie de Snoop Dogg. Voir les deux vieux amis ensemble aujourd’hui a quelque chose d’assez réconfortant.

C’est en lâchant les écouteurs pour des enceintes de voiture que Compton révèle  ses immenses qualités.

C’est en lâchant les écouteurs pour des enceintes (de voiture, l’idéal) que Compton révèle mieux ses immenses qualités par rapport au format digital. Mais il faut d’abord comprendre en premier lieu que Compton ne pourra pas recréer l’immense délire collectif que fut le cultissime 2001 au début du millénaire, avec sa musique gangsta-rap pour rider, les hymnes à la weed et les ôdes aux biatches. Autre temps, autre mœurs, autre état d’esprit sur ce troisième album qui s’inspire du film Straight Outta Compton sans nécessairement entrer en profondeur sur certains sujets. Un disque plutôt sombre, loin d’être funky, sans réel single (d’ailleurs il n’y en a aucun ce début Septembre) et qui est parfaitement en phase avec le contexte de 2015 musicalement parlant. La preuve, rien que sur « Talk About It« , Dr Dre a opéré une greffe de rythmiques trap avec DJ Dahi et Free School. Même traitement sur « For the Love of the Money » (qui sample le titre du même nom des Bone Thugs N Harmony) produit par Cardiak, un collaborateur de Rick Ross, ainsi que sur l’impressionnant « Deep Water«  et lors du passage d’Eminem sur « Medecine Man« . On constate au passage que Dr Dre ne co-produit pas tous les instrumentaux et les rares collaborateurs qui lui soient restés fidèles sont Focus et DJ Khalil. En dehors d’eux, il a fait appel à de sacrés talents comme DJ Dahi, dont la côte n’a pas arrêté de grimper depuis ses travaux pour Dom Kennedy puis Schoolboy Q et récemment Lupe Fiasco, Best Kept Secret, Neff-U, Bink (qui a contribué à la grande époque de Roc A Fella) et un certain Dem Jointz, dont le nom ne dit rien à moins d’être un spécialiste de R&B. Originaire aussi de Compton, il est l’auteur du terrible « Genocide«  ainsi que « Satisfiction« , avec sa ligne de basse géniale, tout en gérant aussi sur ces deux titres les refrains chantés de Marsha Ambrosius (une ex-résidente d’Aftermath) comme un vrai sorcier.

Autre collaborateur, inattendu celui-là : DJ Premier. L’histoire se fait enfin dix ans après le froid qui s’est installé entre lui et Dr Dre avec la réalisation de l’album de Rakim qui n’a jamais vu la lumière du jour. Primo balance pour « Animals«  une prod laid-back dans l’esprit avec le soutien d’un beatmaker russe répondant au nom de BMB Spacekid, et signe avec quelques scratches à la fin. Pour l’anecdote, Talib Kweli avait enregistré un couplet pour ce morceau.

Et avec tout cette équipe médicale, Dr Dre garde son empreinte, sa fameuse Midas touch, sur chacun des morceaux grâce au mixage et sa science du son inimitable. Il garde les oreilles fines, les yeux sur tout et son sixième sens, celui de la précision chirurgicale et sa technique qui fait école aujourd’hui. Il pousse le perfectionnisme jusqu’à faire monter le suspens de manière insoutenable en ajoutant une scène (audio) de meurtre d’une femme sur « Loose Cannons«  ou la noyade simulée sur « Deep Water« , incorporant des sonorités ‘sous-marines’ (le terme est plus parlant qu’il n’y paraît). Autre exemple : du jazz vocal sur « Genocide« , déjà que l’instru est admirablement fourni et  va crescendo sans parler du sample vocal en fond. Beaucoup de samples sont utilisés, que ce soit pour entamer un titre (« Issues« , « Darkside« ) ou comme boucle (« Talking to My Diary« ). Encore une fois, le degré de sophistication qu’il impose sur chaque morceau fait que même s’il n’est pas le créateur de la prod, il l’arrange tel un chirurgien esthétique avec une finesse incroyable. La vibe est la sienne.

Anderson .Paak est indéniablement un des atouts majeur de Compton avec le producteur Dem Jointz.

Comme tout album de Dr Dre, celui-ci est garni de featurings mais en famille. Le doctorant Kendrick Lamar était inévitable au point de se présenter par trois fois. Le bon gamin de Compton soigne chacune de ses arrivées et va jusqu’à s’énerver sur « Deep Water » en plaçant des piques subliminales bien senties alors qu’on pensait que « Genocide«  serait son meilleur fait d’arme. Il pose aussi sur la seconde moitié de « Darkside / Gone » après une brève apparition posthume d’Eazy-E. Mettre en orbite un opus autour du film Straight Outta Compton sans un autre membre des NWA aurait été inconcevable, c’est là qu’intervient Ice Cube sur « Issues« . Mieux vaut tard que jamais, il faut remonter à « Chin Check«  pour revenir à sa dernière collab’ avec Dr Dre ! Sa performance est à la hauteur de sa réputation, le professeur en socio-politique n’a pris aucune ride. Autre vétéran qui fait plaisir à entendre, Cold187um des Above The Law sur « Loose Cannons« , autre titre immanquable ne serait-ce que pour le parachutage d’Xzibit, en forme lui aussi. Vous reconnaissez Snoop sur « One Shot One Kill« ? Rarement a-t-on entendu le chien de Long Beach poser de manière aussi offensive depuis des lustres ! Lui aussi a retrouvé les crocs, c’est dingue comment Dr Dre a su exploiter ses artistes jusqu’à la moelle. Ce Snoop revigoré sur cet instru rock va jusqu’à éclipser Jon Connor, jeune rappeur qui n’était pas un inconnu avant de signer sur Aftermath mais qui après coup peine à se faire remarquer avant de se rattraper sur « For the Love of the Money« . Difficile de savoir de quoi son avenir sera fait mais on peut espérer pour Connor que son destin sera meilleur que les nombreux artistes qui ont signé un contrat chez Aftermath dans les années 2000. Comme par magie, The Game ne retrouve pas un, mais plusieurs flows originaux sur « Just Another Day » au point de se demander si ce n’est pas deux rappeurs différents sur le même long couplet. L’amitié avec Eminem sur « Medicine Man » est au beau fixe, même s’il est dommage que Dre n’ait pas osé manipuler son ancien préféré pour lui rendre sa folie des débuts. Au fait, mais où est 50 Cent ?

Les chanteurs ont une place toute aussi importante sur Compton, avec une Marsha Ambrosius au top, Jill Scott séduisante sur « For the Love of the Money« , Candice Pillay qui se fait remarquer avec son couplet façon ragga sur « Genocide« , Justus, BJ The Chicago Kid et ce jeune talent brut, californien évidemment, Anderson .Paak. Il est indéniablement un des atouts majeur de Compton. Après Dem Jointz, il est le joker de cette « soundtrack ». Brillant, omniprésent sans être envahissant, il a aussi ce petit plus dans son interprétation, à moins que ce ne soit son grain de voix, qui font de lui un élément absolument indispensable. On reparlera très bientôt de cette sensation pour son projet commun avec Knxwledge qui sortira chez Stones Throw.

Il y aurait encore sûrement un tas de choses dont on aurait pu discuter à propos de ce troisième album du docteur qui n’est pas celui qui l’on attendait tous. Certes, il ne possède pas les éléments pour reproduire les succès planétaires de ses prédécesseurs The Chronic et 2001, l’Ancien et le Nouveau Testament du rap Westcoast. Ce n’est pas non plus un disque qui va révolutionner le genre. C’est avant tout une piqûre de rappel magistrale à plus d’un titre : celle de l’ascension de son auteur des rues infréquentables de Compton jusqu’à tenir la Californie entre ses mains. C’est là toute la raison de l’existence de cette soundtrack de Dr Dre.

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