Saigon « The Greatest Story Never Told » @@@@½


Et dire que The Greatest Story Never Told n’a failli jamais voir le jour… Enregistré entre 2005 et 2007 et repoussé de multiples fois par Atlantic Records, ce premier album de Saigon aurait pu (du?) connaître un sort funeste. À force de persévérance, lui et Just Blaze ont pu mettre un terme définitif à cinq longues années d’attente, en livrant cet album – et c’est très rare pour être cité – presque dans la version prévue à l’origine. La vérité peut enfin être révélée.

Saigon n’aurait pas donné un tel titre à son album si son histoire n’était pas aussi extraordinaire. Et elle mérite d’être racontée. Gamin issu des ghettos de Brownsville, New-York, Brian Carenard tombe tôt dans la délinquance. Et ça tombe même très mal pour lui, puisqu’il écope de sept ans de prison ferme pour tentative de meurtre après avoir sauvagement agressé un individu. Il n’avait que 16 ans. C’est en prison qu’il se forge son mental et son physique. Là-bas il se réfugie dans le rap en adoptant un blase relatif à la guerre du Vietnam : Saigon.

À sa sortie en 2001, Saigon se met sérieusement au taf. Son niveau est tel qu’il parvient à menacer un certain 50 Cent sur le marché des mixtapes de la côte est. Mark Ronson lui mettra ensuite le pied à l’étrier avec un très bon street-album, Warning Shots, le préalable nécessaire pour capter une fanbase plus large. En 2005 Just Blaze, alors producteur pour Jay-Z, le découvre et avec lui, ils se lancent dans l’aventure humaine: The Greatest Story Never Told. Plébiscité par les spécialistes rap, le buzz est tel que certains magasines voient en lui le sauveur du Hip-Hop. Il fait même plusieurs apparitions dans la série culte Entourage. Toutes les conditions étaient réunies pour faire un carton.

Mais le label Atlantic sur lequel il est signé traîne de pieds pour sortir l’album à cause de problèmes de déclaration de samples soit disant… En 2007, pour combler l’attente, Saigon sort deux extraits : le street-banger rockeux « C’Mon Baby » et « Pain in my Life » feat Trey Songz. Mais les tensions avec le label font perdre le sang froid du rappeur : il menace d’arrêter le rap, se bastonne avec Prodigy des Mobb Deep, critique Atlantic qui lui demande de faire des sons plus commerciaux… et pour clore le tout, la dernière date butoir n’est pas respectée par Atlantic, qui préfère s’occuper de T.I. et Lupe Fiasco.

Dès lors, Saigon et Just Blaze se séparent de leur maison de disque Mai 2008 avec sous les bras la totalité des masters de l’album, qui n’attend plus que d’être livré dans les bacs. A cette occasion, le magasine XXL lui propose de partager sa couverture avec d’autres rookies, histoire de montrer qu’on ne l’oublie pas et susciter à nouveau l’intérêt d’un public usé par les délais à rallonge. D’ailleurs, Saigon semble lui aussi éreinté par la dure loi de l’industrie du disque, et ça se ressent dans des street-albums de moins en moins convaincants (Warning Shots 2 est franchement très moyen).

Trois ans après, le mystère autour de The Greatest Story Never Told est finalement levé, grâce à un deal avec le label indépendant Suburban Noize. Histoire de ne pas faire durer plus longtemps le suspens, je dirai honnêtement que l’attente en valait la peine. En plus, la tracklisting récupère « C’mon Baby », l’ancienne version remixée avec le couplet de Jay-Z et toujours Swizz Beatz pour le refrain stand up, mais aussi le single « Gotta Believe It » (avec Just Blaze à l’autotune), qui prend ici la place qui lui convient. Effectivement, Just Blaze produit (ou co-produit en compagnie de Scram Jones, Red Spyda, SC, Buckwild, 1500 or Nothin, James Poyser…) tout le disque, à l’exception du superbe « It’s Alright » réalisé par Kanye West, avec un sample de soul pitché de choix (du Luther Vandross), embelli par la présence de Marsha Ambrosius.

Je ne pense pas que Saigon soit si surestimé qu’on le dit. C’est un sportif, un véritable marathonien de la rime musclée, un acteur du quotidien des gens abandonnés par le système. Il n’y a pas vraiment de fierté dans ses propos, il avance quoi qu’il arrive. Et la prison, qui pour beaucoup de rappeurs fait partie de leur plan de carrière, il n’en fera jamais l’apologie. C’est dans ces conditions qu’il lance « The Invitation », avec Q-Tip sur le hook et des ad-libs de Fatman Scoop qui n’a jamais paru aussi utile. Et le beat de Just Blaze déboîte les cervicales. En parlant de refrains, Saigon les délèguent à d’autres qui s’en chargent à merveille : Marsha Ambrosius, Devin the Dude, Layzee Bone, Faith Evans ou encore Raheem Devaughn sur « Give It To Me », savoureusement soulful.

Les thèmes des lyrics de Saigon se rattachent à son lourd vécu et ses (mauvaises expériences), et Just Blaze (ainsi que l’ingénieur du son Young Guru) a conçu The Greatest Story Never Told de sorte à rendre la narration continue, soit en ajoutant de courts interludes radios (avec la participation de Miss Info, DJ EZ Dick et DJ Green Lantern) ou en mixant les tracks à la manière d’un passe-passe de DJ. L’enchaînement entre « Enemies »/ « Friends »/ « Greatest Story Never Told », avec les instrus qui évoluent sur le fil permet de préserver toute l’attention sur le récit du rappeur. Il en va de même pour le gospel « Clap » qui aboutit logiquement à « Preacher », le passage entre « It’s Alright » et « Gotta Believe It », qui dans ce contexte-là prend toute son ampleur. Tout comme « Bring It Down pt 2 » qui est également un single au refrain rock efficace (merci au guitariste anonyme). Bref, tout ce montage ne fait que renforcer la cohésion d’un album hip-hop déjà très solide et épique.

Saigon et Just Blaze ont réellement mis leurs coeurs à l’ouvrage. Sur « Oh yeah (our babies) », le rappeur poursuit le titre par un troisième couplet a-capella, juste pour niquer le formatage habituel. La fin l’histoire aurait pu être plus jouissive si « And the Winner Is… » ne reprenait pas simplement « Enemies » en live avec Bun B. Mais cette reprise est rattrapée par un épilogue (comprenez ‘track cachée’) avec Black Thought. En tout cas, The Greatest Story Never Told est bel et bien là, et ma patience a été amplement récompensée. Je n’irai pas jusqu’à le qualifier de ‘classique’ mais il y a une preuve irréfutable de sa force : pour un album enregistré il y a plusieurs années, il n’accuse pas de son âge. C’est comme un vin qui a eu le temps de se bonifier cinq ans avant d’être ouvert, sans être bouchonné.

 

6 réflexions sur “ Saigon « The Greatest Story Never Told » @@@@½ ”

  1. cet album pourrait bien rester comme un classique, 5 ans que je l’attendais et je ne suis pourtant pas déçu, j’espère que Saigon n’a pas perdu la dynamique entre greatest story et aujourd’hui et qu’il pourra continuer une brillante carrière. Car c’est une bonne synthèse : de la street cred mais avec une vraie conscience sociale et sans dire trop de bêtise, si cela pouvait influencer les autres rappeurs… quant à Just Blaze, les productions sont absolument fantastiques et c’est presque lui qui brille le plus sur le disque tant il est de qualité.
    je préfère juste le remix de C’mon Baby sur the moral of the story mais c’est un de mes signles rap préférés avec un sacré casting…
    bravo pour la chronique

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  2. C’est exactement la note que j’aurai mis au skeud. Il manque l’effet de surprise et un quatrième titre référence dans cet album (après selon moi « C’mon Baby », « The Greatest Story Never Told » & « Clap »).

    Très bonne chronique.

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  3. Le fils caché de Kool G Rap a livré un premier album solide bien que longuet (à mon sens, 18 tracks, c’est trop) Bref, ça promet pour la suite. Longue carrière à Saigon !

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  4. Pour moi, c’est vraiment un classique… sortir 5 ans en retard avec un tel niveau !!!!
    On l’ attendu, et on est pas un poil déçu .
    La comparaison avec un bon vin est vraiment bien sentie, bravo.

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